Note sur les Passagers du Roissy-Express de François Maspero et Anaïk Frantz
Tous les livres qui me tombent entre les mains me tombant des mains, de Maurizio Ferraris à Chateaubriand en passant par Michel Leiris, je décide par un cheminement que je ne parviens pas à m’expliquer de reprendre à zéro ma lecture abandonnée des Passagers du Roissy-Express de François Maspero et Anaïk Frantz. Pour écouter en contrepoint la voix de Maspero, un soir avant de m’endormir, voix que, finalement, je n’écouterai pas (on va voir pourquoi), je fais une recherche dans les archives de France Culture à propos du livre et, de chute en chute, tombe, dans la légende d’une photographie, un peu cachée, sur cette citation extraite d’un livre de 2019 qui se présentait comme une sorte de mise à jour du texte original, Retour à Roissy, de Marie-Hélène Bacqué : « En 1989, François Maspero parlait de “Noirs”, ou “d’Africains”, jamais de Blancs, note Marie-Hélène Bacqué dans son introduction — André Mérian dans Retour à Roissy — Un voyage sur le RER B, au Seuil. »
Cette phrase me paraît déplacée. En tout cas, elle me dérange. Mais je me dis qu’elle peut aussi être un axe pour approfondir, mettre en perspective ma lecture des Passagers, et tirer au clair certaines choses me concernant. Je pirate le livre d’où la citation est censée être tirée et lis effectivement ceci : « [François Maspero] parle lui aussi de Noirs ou d’Africains, mais jamais de Blancs. Il faut dire qu’il y a trente ans, les débats sur les minorités visibles, comme disent les Québécois, ne se posaient pas de la même façon dans la conscience française. Je ne me serais à l’époque jamais présentée comme une Blanche tant être blanc représentait la norme, une norme impensée. C’est le “privilège de l’innocence de sa couleur de peau” évoqué par l’une des femmes noires filmées par Amandine Gay dans son documentaire Ouvrir la voix, sorti en 2017. » Phrase qui me semble en dire beaucoup plus long sur les angoisses racialistes de son autrice que sur le sens de la démarche de Maspero et Frantz. Comme si, Maspero n’étant tout de même pas suspect d’être d’extrême droite ni de je ne sais quelle dérive droitière, tout de même pas, non, mais parce que son texte date, et que le présent se donne toujours raison — il est étonnant, en effet, que la même remarque ne conduise pas à une forme d’autocritique, ni même à une simple objection adressée à sa propre démarche, comme les règles élémentaires de l’argumentation semblent pourtant l’exiger, mais il est vrai qu’on n’argumente plus, désormais, on prétend, et c’est le réel, et peut-être que la démocratie s’évanouit aussi par là —, comme s’il fallait trouver quelque chose à lui reprocher en tant que représentant du passé (car, de même que le présent a toujours raison, le passé a toujours tort, et dans notre nouvelle conscience, Maspero est toujours déjà un homme blanc). Or, si Maspero parle bien de « Noirs » et d’« Africains », la prétendue norme de la blanchité n’est pas du tout impensée. Dans le chapitre 2, en effet, quelques pages après la rencontre avec le Gaulois qui veille à sa fenêtre — soit dit en passant, « Gaulois » me semble une façon quelque peu péjorative de désigner la francité blanche du personnage —, Maspero, relatant les exploits d’Alexandre Dumas lors des Trois Glorieuses (il alla chercher de la poudre à Soissons pour alimenter les canons de Lafayette), conclut le passage précisément sur le choc des couleurs de peau : « quand la femme du colonel, qui avait connu la révolte de Toussaint Louverture à Saint Domingue, vit entrer le (futur) père des Trois Mousquetaires dans son salon, elle s’écria : “Ciel, voilà les nègres !” et s’évanouit, etc. » Nul impensé, donc, mais une logique très claire, au contraire. Et une différence singulière : les Passagers du Roissy-Express n’est pas un livre de sociologie, ni du présent ni de quoi que ce soit, ce qui fait qu’on peut encore le lire trente ans après, que le décalage temporel ne blesse pas le lecteur, mais l’enrichit au contraire (par différence, ressemblance, comparaison, écart, etc., que Maspero lui-même semble anticiper : « Écrira-t-on, écrivait-il ainsi, en 2030 comme il faisait bon vivre à Aulnay dans la fin des années 80 ? »). Or, cette différence est assumée par Maspero dès les pages d’ouverture du livre, qui revendique une liberté que la discipline ne permet pas parce qu’elle enferme dans ses propres présupposés comme en autant de pétitions de principe. Voici ce qu’écrit Maspero dès le premier chapitre du livre : « Ils n’étaient des spécialistes de rien du tout. Ils n’étaient pas non plus des touristes innocents. Ils étaient des gens venus de Paris, ils publieraient peut-être le livre, peut-être pas, mais ils ne tricheraient pas, ils ne se déguiseraient en rien. Ils n’avaient pas de questions à poser sur les grands problèmes de société et pas d’interprétation à élaborer. Pour ça, ils n’avaient qu’à ouvrir les journaux, la télévision et cent livres. Ils laisseraient les questions venir se poser d’elles-mêmes : ce sont elles qui vous interrogent. Ils ne forceraient rien. Ils ne feraient rien que de très ordinaire. Ils laisseraient couler le temps, celui de tous les jours, et ils suivraient son rythme. Ils ne couraient pas le Paris-Dakar. Ils ne cherchaient rien d’exceptionnel. Ils ne cherchaient pas d’événements. » Ce qu’il y a d’étonnant dans la correction que Bacqué semble juger opportun d’apporter à Maspero, pour le mettre au goût du jour, probablement, et donnant l’impression de lui faire la leçon (de nous, qui savons), c’est que Maspero parle aussi de « maghrébin », d’« arabe », et de « Mauriciens », d’« Indiens », de « Polonais », et d’« Algérien », de « chinois », de « Belges », de « Bulgares », de « Tamouls », même un « Corse » (ils sont partout), et j’en oublie sans doute bien d’autres encore dans mon catalogue des innombrables ethnies françaises, mais rien de tout cela ne semble l’intéresser. Même pas quand Gilles, le géographe qui croit que Maspero est mort parce qu’il n’édite plus la revue Hérodote, dit mot à mot en parlant de la cité des Mousseaux et de la prétendue humanisation des cités : « On fout dehors tout ce qui n’est pas blanc », ou quand Maspero parle de « l’Aulnay blanc et bien-pensant qui vit à l’abri derrière ses clôtures et de ses féroces toutous », ou quand Benoît, le facteur vietnamien dont la mère est chinoise et qui est diplômé en droit, dit que « partout il se heurte au refus du dialogue, à la barbarie. L’absence de respect de l’autre. Que celui-ci soit blanc, noir, jaune ou violet. Ce n’est pas une question de couleur, c’est une question de responsabilité », Bacqué fait la sourde oreille, n’entendant de fait que ce qu’elle veut bien entendre. Pourquoi ? Et pourquoi ne retient-elle que ces « Noirs » et ces « Africains » (mettant un étonnant signe « égale » entre ces deux termes) ? Comme si c’était vraiment une question de couleurs pures, de contraste maximal entre le noir et le blanc, et rien entre ces deux extrêmes, une sorte de bicolorisme sociologique, de daltonisme racialiste. Quand je lis le livre de Maspero et Frantz, par contraste, aussi, ce qui m’émerveille, c’est la liberté — ne serait-ce que pour entreprendre un tel voyage — et l’honnêteté de l’écriture, laquelle me semble ne rien dissimuler, être proche du monde réel et, pourtant, toujours en train de s’en évader, dans un constant décalage, historique, social, littéraire, par la grâce du souvenir, de la mémoire, de la digression libre, de la rêverie. Loin d’être un livre de sociologie, les Passagers du Roissy-Express sont une authentique entreprise d’écriture. Et, par moments, le texte prend son envol, s’éloigne de la banlieue parisienne pour rejoindre les vastes contrées de la fiction. En regard d’une magnifique photographie d’Anaïk Frantz, sobrement légendée : « Sevran. Butte de Monceleux », photographie qui semble hors du temps, montrant un univers post-futuriste étrange et inquiétant, un nuage de pollution enveloppant des immeubles dont on ne sait s’ils sont neufs ou s’ils tombent en ruine, un univers de ruins in reverse qui n’aurait pas déplu à Robert Smithson, grand amateur de science-fiction, vers lequel se dirigent quatre écoliers de dos, ce qui rend difficile leur identification par la couleur de leur peau, disons donc plus prosaïquement que ce sont des enfants — mais en a-t-on encore le droit ? —, et qui semblent aller à la mort, Maspero écrit ainsi : « Puis une étendue de plusieurs hectares cultivés. En son centre, une butte sur laquelle s’activent des engins et des camions, et plus loin, fermant la vue, les hautes silhouettes d’énormes immeubles, un peu confuses dans la brume de chaleur qui fait déjà trembler l’air et leur donne des contours vaguement fantastiques : tourelles de cuirassés géants, ou de forteresses de science-fiction, découpées, décalées, crénelées, ruines de quelque station galaxique abandonnée, remparts, proues, passerelles, antennes, fusées. Apparition incertaine et flottante d’une de ces villes invisibles que, dit Italo Calvino, Marco Polo racontait au Grand Khan : Quatre tours d’aluminium s’élèvent de ses murs flanquant sept ponts-levis à ressort qui enjambent le fossé dont l’eau alimente quatre canaux de couleurs verte qui traversent la ville et la divisent en neuf quartiers, chacun de trois cents maisons et de sept cents cheminées… » Mais ce que les Passagers du Roissy-Express sait faire aussi, comme rarement, c’est laisser la parole aux gens et, sans jugement, c’est-à-dire ni louange ni blâme ni pardon ni pédagogie ni rien du tout, écouter ce que les autres ont à dire, même si cela choque la bonne conscience, sûre d’elle-même, sûre de sa supériorité morale, parce que c’est la réalité et qu’il faut entendre et voir la réalité telle qu’elle est. Au lieu de toujours vouloir le prendre, laisser la parole, c’est une façon de rendre le pouvoir. Et c’est ce qui fait tout l’intérêt d’un livre qui n’est pas un livre de spécialiste : Maspero n’arrive pas avec un savoir tout fait chez les péquenots. Comme tout le monde, il croit un certain nombre de choses (il ne s’en cache pas, d’ailleurs), mais il sait les mettre entre parenthèses et suspendre son jugement (c’est l’ἐποχή sceptique, qui est moins un doute qu’une attitude au monde), se taire, écouter, retranscrire, faire lire. Le récit des démêlées de Maspero avec ses notes prises sur le terrain qu’il peine de plus en plus à retranscrire à mesure que le voyage approche de sa fin n’est pas une façon de se mettre en scène, de faire vrai, il montre que la réalité finit toujours par déborder, sortir de son lit, et nous submerger. Ainsi, ce passage où Marie-Josée prend la parole sans être interrompue ni corrigée, sans qu’on lui explique la vie, lui dise comment et ce qu’elle doit penser, lui manifeste la vérité, Maspero se contente de l’écouter, de noter, de transcrire, le geste est très beau, mais le propos est violent : « Je ne suis pas raciste, dit-elle : je viens moi-même d’une famille italienne. Mais je vous dis que c’est trop : c’est triste à dire, mais il ne faut pas s’étonner s’il y a de plus en plus de gens qui votent pour Le Pen. Auber a été envahi. Par les Parisiens : eux ils s’en foutent, ils ont de l’argent. Et par les étrangers : la rue Firmin Gémier, qui était si belle, on croirait la casbah. Dans les bureaux où je fais le ménage, Antillais et Africains nous disent que nous, les Blancs, on sent la mort : ils sont plus racistes que nous. Oui, c’est triste à dire mais des fois, Le Pen il a raison. » Lisant cela, puisque j’ai dit que ces notes seraient une façon aussi de tirer au clair les choses me concernant, je pense que cela fait bientôt un demi-siècle que la France tourne en rond autour de cette même réalité impossible à voir (« la crise », « la quête du sens », « la menace du fascisme », etc.), laquelle est vraiment notre impensé, pour parler comme la sociologue, l’entrevoit dans de bien trop rares éclairs de lucidité, mais sa vision est aveugle, elle est incapable d’en rien tirer, aucune conséquence, aucune action, en vérité, impuissante qu’elle est à regarder sa propre réalité en face, et se contente, satisfaite et hypocrite, de ravaler la façade d’un vieux bâtiment dont toutes les fondations sont pourries (« C’est toujours la même merde derrière la dernière couche de peinture », chantait déjà IAM sur « Demain, c’est loin », et cela ne date pas d’hier). La politique de la ville est une politique de l’autruche, comme toute politique, d’ailleurs. Or, me semblent montrer Maspero et Frantz, l’incommunicabilité n’est pas tant entre les êtres qu’entre les espaces qu’ils occupent. La banlieue, telle que les Passagers la décrit, est faite de territoires morcelés, coupés les uns des autres, d’enclaves, où il faut des heures pour parcourir quelques kilomètres à peine, non pas tant un labyrinthe, dont le concept présuppose une intelligence d’ensemble, que des lambeaux de rien du tout agglutinés les uns à côté des uns sans aucune cohérence. Et, pourtant, chaque fois, dans ces espaces qui, vus du dehors, semblent malpropres, impropres à la vie, un sentiment d’appartenance, d’attachement se manifeste qui fait dire à chacun : « Je suis d’ici. » Les rêves peuvent paraître médiocres, il est vrai, qui ne dépassent pas le fantasme du pavillon, mais que dit-il, ce dernier, sinon que les êtres n’ont pas besoin de grand-chose pour être heureux : un lieu où se sentir chez soi, un lieu où se sentir bien ? Le repli sur soi que fait entendre le chien qui aboie derrière la grille, même lui, n’exprime que cela : la peur de perdre son précieux petit lopin. Mais que, tout comme le fantasme pavillonnaire, on aurait tort de railler : quoi de meilleur que la vie douce ?
