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Humanimaleries

Humanimaleries
Le texte à pirater.
Le zine à brûler.

De même que la réminiscence organise le retour d’une chose non vécue mais rappelée depuis la nuit des temps, de même le langage organise la résonance d’une parole proférée au tout début de l’humanité — si l’humanité a bien débuté avec elle.

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Les chiens ont leur mot à dire, les jappements continuent de hanter les histoires. Grincements de mâchoires, coups de langue.

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Toujours, quelque part, parallèlement au récit ourdi par l’aède d’hier et le conteur d’aujourd’hui, une bête féroce dépèce une dépouille pour le plus grand plaisir des vautours.

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Les rêves les plus fous sont nés dans le ventre d’un cheval éviscéré par un trappeur qui y avait trouvé refuge contre le froid.

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Aussi est-ce bien cela que les mots cherchent à faire, produire en se frottant les uns aux autres ce son rugueux des pierres duquel surgit une étincelle.

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La neige a foncièrement quelque chose du commencement car elle offre toujours un espace où poser son pied, laisser sa trace. Nous sommes alors le premier à nous aventurer dans cet espace incertain que la forêt déborde. Nous nous enfonçons dans une matière inconnue où seuls les chevreuils nous ont précédés. Dans l’éclat du soleil que réverbère la neige et dans le crissement qu’émettent nos enjambées ne s’élabore rien moins qu’un premier langage, une première nourriture.

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Découvrir sous la neige une fleur inverse.

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Dans un pays où l’on tue trois millions d’animaux par jour pour satisfaire notre appétit, il me semble plus que difficile de comprendre ce qu’est la chasse. Observer un animal, suivre ses traces, le débusquer, lui faire face. Saluer son infinie liberté. Tout ce qui précède ce mot et lui survit, tout ce qui marque l’être parlant que nous sommes devenus. Le monde de l’animal est aussi fait de limites et de quêtes, d’impuissances, de blessures et de réussites, de captures et de temps suspendus. Alors, la différence ? Le nôtre est bavard. Nous vivons au sein d’une prison langagière dont nous ne pouvons pas espérer sortir mais au sein de laquelle nous pouvons espérer nous épanouir. Dépense, action, émerveillement, stupeur, bien des états nous comblent — sans omettre celui qui consiste à retrouver la voix après parfois une simple microcoupure. Bien sûr il y a les pluies de bombes dont la simple mention nous sidère, mais il y a aussi les averses soudaines, les orages imprévus. Comme si l’origine se rappelait régulièrement à nous, la vie sauvage, les éléments premiers, l’être non parlant que nous continuons d’être en dépit de nos grands discours ou de nos propos quotidiens. L’unité ce n’est pas un grand mur froid et uniforme mais une surface bigarrée et lézardée dialoguant avec les couches d’histoires et de sédiments qu’elle recouvre. Diversité des matières, buissonnement des espèces, généalogie des récits, dérive des continents…

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Chair blessée, chair meurtrie. Matière luttant pour sa survie, tout entière vouée à la cicatrisation. Chair agrégée autour d’un os, d’une dent. Crâne, nez, menton ; épaule, coude, poignet ; genoux, cheville ; fémur, péroné. Là où le corps se casse, se brise, se fêle. Là où le sang s’écoule. Un œil s’insinue dans les chairs, les tissus, suit le trajet des nerfs, l’élongation des muscles. Les cellules luttent contre ce qui les divise, les atrophie. Reconstruisent petit à petit leur habitat assiégé, saccagé. La pensée démunie, privée de mots, incapable de distance, d’abstraction. Tout entière fondue dans la plaie. Ne sachant plus ce que veut dire amour ou paix. Réduite à broyer du noir jusqu’à ce que les chairs se ferment, s’éclaircissent à nouveau. Santé. Oubli. La voix est un luxe, la pensée également.

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Dans l’expression linguistique, c’est cette écoute de ce qui nous précède et vers quoi on se dirige qui définit notre liberté. Liberté de dire, de penser, qui s’affranchit des règles dans la mesure où elles ne se différencient plus du mouvement qu’elles rendent possible, architecture en mouvement comme on dirait squelette en mouvement, que guide un rythme fondamental qu’on ne se lassera jamais d’écouter ni d’exprimer.

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L’animal de la langue, c’est ce qui bondit en elle et reporte l’humain au seuil de son humanité, de son humanimalité. Face au désarroi, face à la surprise, face à la beauté, face à l’agression, face à l’humiliation, l’humain redevient cet animal qui pour la première fois voulut parler sans y arriver. L’inarticulé est la matière même de l’articulation, elle est ce qui fait l’objet d’un partage et d’une division. Mais par delà cette opposition entre ce qui est articulable et ce qui ne l’est pas, persiste ce qui n’a pas de nom et se déploie au-dessus du langage. Voie lactée.

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Il ne semble pas possible de dater la naissance de la parole. Et pourtant. Et pourtant quelque chose fit date dans l’histoire de l’humanité, ce sont les premières images, du moins celles que l’on a retrouvées peintes sur les parois des grottes. Premier décollement, première dissociation, comme si l’humain avait extrait de son corps, en lien étroit avec son milieu, fondu dedans, ce qui hantait son esprit de chasseur : un animal. Un animal dont il ne se distinguait qu’à peine et dont il pensait peut-être ne pas se distinguer du tout. Animal parmi les animaux, animal représentant d’autres animaux et peut-être, à partir de ce premier décollement, capable de nommer ou d’associer un son à ce phénomène d’extériorisation, à cette fabrication d’une image de soi comme de l’autre, de l’autre comme de soi, qui passait par la bouche. Car on sait que nombre de ces peintures étaient soufflées, c’est-à-dire que les êtres les fabriquant crachaient sur la paroi la peinture qu’ils avaient dans la bouche. Mains négatives. Il ne s’agit pas de confondre les images dessinées et les images soufflées mais de les faire dialoguer. L’image est une affaire de main et de souffle, peut-être ni plus ni moins que le nom qui établit un contact avec la chose, la touche, la saisit ou la libère, l’anime. La respiration de l’humain fabriquant souterrainement ces images se mêlait à celle des figures représentées si bien que ce souffle participait d’une animation de tout l’espace de même que la lumière des torches enflammait tout l’espace et par l’effet du vacillement de la flamme conférait un mouvement général à toute la scène. On ne peut que rêver sur cette genèse des premières images où la main, la bouche, l’œil et la langue agissent de concert. Et on ne peut qu’imaginer l’étrange plénitude qui dut habiter l’humanimal rampant dans la galerie qui le ramenait au grand jour. Qu’avait-il fait là et pour qui ? Et que devenaient ces images dans son dos, habitaient-elles sa conscience et exigeaient-elles qu’il en dise quelque chose à quelqu’un en sortant ? L’image est comme un cri libérateur qui appelle un son adéquat qui relaie l’énergie qui l’habite. La proximité de ces mains négatives ou positives avec des représentations sexuées, vulves ou phallus, a amené plusieurs commentateurs et commentatrices à voir dans ces mains le signe d’une différence sexuelle au sens où cette main est aussi bien main propre que main de l’autre, représentation de sa puissance d’agir et de saisir, de posséder, de jouir comme de faire jouir. Fond érotique de toute image, comme si une main invisible la traversait. La sexualité passe par les mains, qu’elles soient actives ou non, leur immobilisation exerçant un attrait parfois plus fort que leur action. Les images aussi. La parole même. Écrire pour toucher, jusqu’à toucher.

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L’existence sans la langue, c’est le foyer sur lequel ouvrent les mots lorsque celui-ci ne coïncide plus avec un domicile mais avec l’errance nocturne, la peur, la faim. Notre conception du sommeil est récente. Ne serait-ce qu’au Moyen Âge, les humains ne dormaient que quelques heures, se réveillaient, vaquaient, se recouchaient. La vie sédentaire et la journée salariée ont achevé l’humanité. Nous sommes pétris d’habitude, perclus de confort. Notre langue aussi souffre de servitude. De fait, elle sert de plus en plus des intérêts qui l’éloignent de ce que nous ne savons plus qu’elle fut. Les humains reproduisaient-ils les sons du monde avant de parler ? Y eut-il une époque où ce qui n’était pas encore une langue s’apparentait à une grammaire de bruits ? Ce qui participe du renouvellement de la langue est lié à l’oralité, à l’ignorance des lettres, les « grammata » dont dérive la grammaire. C’est l’oubli des règles qui restitue à la langue le mouvement libre dont elle procède — quand elle est tout autant ce qui libère le corps que ce que le corps délivre. Ces règles ne sont en fait que ce dont la forme se sert pour venir au jour, un moyen dont elle se débarrasse comme elle le ferait d’un vêtement. Mais jamais complètement, sans quoi ce ne serait pas même le fantôme d’une voix qu’on entendrait mais un gargouillis inintelligible. Quant à ce qu’on dit, cela s’apparente à un corps dont on ne verrait qu’une partie, un mamelon dont il nous resterait à imaginer le jumeau.

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L’événement de la mort n’est pas réductible au corps qui tombe et qu’on enterre, ou qu’on brûle. Il lui précède et lui survit. La mort attend en embuscade et prolonge le décès d’une traînée invisible — dont le langage s’inspire pour exister. J’ai lu que là où l’animal est tué, la cité est fondée. Idem pour l’œuvre qui met en scène la mort de l’animal et la rejoue. Si la parole a à voir avec le sacrifice c’est qu’elle porte la dette de la mort qu’elle déclare. Les mots ne sont jamais loin de faire ce qu’ils disent, et ceux qui les profèrent s’arment parfois d’outils de mort pour le prouver. Quand les mots ne sont pas au service des actions des humains, ils deviennent des récits ou des peintures, ils font exister autrement des choses qui ne demandent qu’à être vues. La parole fondatrice n’est pas celle qui accompagne le sacrifice, c’est celle qui dresse en elle-même la scène originaire d’une mise à mort sur laquelle le temps n’agit pas. Ce que découvre le langage, c’est la limite de l’espace et du temps à laquelle touche le cadavre en tant qu’il n’est pas appelé à se décomposer mais à survivre — certains disent ressusciter. Quand il ne sert pas à organiser les actions humaines, le langage est révélation : il découvre ce qui borde la vie et demeure invisible. Sa puissance est de l’autre côté. Qui nous arrive par tous les trous que le langage fore dans le tissu qu’il tisse et déchire en même temps. Cet appel d’air est proprement insensé ou asignifiant. C’est avec lui que le langage se bat pour fabriquer du sens. Ténue est la limite qui sépare le sensé et l’insensé, c’est avec elle que joue celle ou celui qui écrit, agitant les mains dans un vide survivant.

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Les premières divinités furent des animaux, les premiers guides, les premiers inspirateurs. Il n’y eut pas d’autre modèle, animal parmi les animaux, humanimal, l’homme s’est longtemps pensé vivant parmi les vivants et vit dans les animaux rien moins que des membres de sa famille dont certains étaient vénérés, respectés, dont la mort et la consommation étaient interdites. Le sacré est d’abord animal, c’est d’abord une vie que l’on respecte, que l’on protège, dans la connaissance intuitive qui veut que celui que l’on protège nous protège en retour : animaux protecteurs, ils ont été et demeurent peut-être pour quelques-uns le salut de l’humanité. Animal sauvage, animal fuyant, dont la traque implique potentiellement le renversement fondamental du prédateur dans la proie convoitée, métamorphose hantant encore le langage à l’instar des bois d’Actéon poussés sur sa tête dans le temps où son regard brûlait du désir de voir Artémis s’enfoncer nue dans l’eau.

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Les mots sont des proies.