ERR0R

La lapidation de la démocratie

La lapidation de la démocratie
Le texte à pirater.
Le zine à brûler.

Alors ils soudoyèrent des hommes qui dirent : Nous l’avons entendu proférer des paroles blasphématoires contre Moïse et contre Dieu. Ils ameutèrent le peuple, les anciens et les scribes ; puis ils survinrent, s’emparèrent de lui et l’emmenèrent au sanhédrin. Ils produisirent de faux témoins qui disaient : Cet homme ne cesse de proférer des paroles contre ce lieu et contre la loi ; car nous l’avons entendu dire que Jésus, ce nazoréen, détruirait ce lieu et changerait les coutumes que Moïse nous a transmises.

— Actes 6, 11-141

Nous sommes au cœur de l’été 1947.

La Seconde Guerre mondiale n’est pas un souvenir.

Le fer de sa brutalité est encore rouge.

À Strasbourg, un feu d’une autre nature s’anime dans les combles du palais Rohan. Là, parmi d’autres œuvres, La Lapidation de saint Étienne de Hans Baldung en ressort la gueule cassée. Il aura fallu tout le savoir-faire du laboratoire des musées de France de Versailles et une année pour lui redonner visage.

Près de 80 ans plus tard, je tombe nez à nez avec lui, au musée de l’Œuvre Notre-Dame.

Nous sommes en 2026.

Dans quelques jours, la Révolution d’Octobre aura 109 ans.

Depuis quelques jours, elle se signale, là, dans notre présent. Ou peut-être que les fils de l’histoire s’emmêlent et me trompent. Me troublent.

Troublé, je le suis par ce vis-à-vis imprévu avec le tableau de Hans Baldung. Surtout par ce moustachu-là, dans un coin, qui me lorgne de biais, l’air de dire : Tu ne comprends pas ?

Non, je n’avais pas compris, d’abord, que c’était ton autoportrait, Hans.

Maintenant, je comprends : tu m’invites à lire, dans tes yeux, ce qu’il s’est passé en 1522, année où tu achèves cette peinture. Soit.

Le 31 janvier, Pedro de Alvarado quitte Coyoacán pour mater l’insurrection des Mixtèques soulevés contre les Espagnols2. Les Mixtèques sont des orfèvres réputés, alors Alvarado et ses troupes mutilent et passent à table : tous leurs bijoux seront volés, fondus et transformés en lingots. Pas vus, pas pris. Les pilleurs portent aussi le sceau de la légalité. Ils sont casqués, pas masqués, agissent sur ordre du roi.

Ailleurs, d’autres mettent la main à l’ouvrage de leur émancipation. À Haïti, les esclaves se soulèvent3. En Castille, les comuneros s’allient contre le tout frais couronné Charles Quint4 : en cause l’injustice fiscale, les privilèges de la noblesse, entre autres.

Sœur notre mère la Terre n’est pas en reste. Elle remue de tout son séisme, bientôt rejointe par sa sœur l’Eau balayant d’un tsunami Vila Franca do Campo, sur l’île de São Miguel dans les Açores. Ensemble, elles emportent entre 2 000 et 5 000 personnes5. Ce que nous appelons aujourd’hui catastrophe climatique, Gaspar Frutuoso l’écrit avec une actualité troublante dans son Romance de Vila Franca (1590) :

« En une seule triste nuit, de nombreuses vies furent anéanties et tout fut si bien enseveli qu’au matin, on ne vit plus ni demeures nobles, ni hauts édifices, ni temples somptueux, ni personnes — qu’elles fussent de haut rang ou du commun ; tout fut nivelé et ramené au sol, sans laisser la moindre trace ni le moindre indice de l’emplacement où s’était dressée la cité6. »

Hans fronce drôlement les sourcils sur son autoportrait, signe qu’il faut arrêter là l’exercice d’histoire comparée qui se passe de commentaires.

Pendant que certains se révoltent, que d’autres « maintiennent l’ordre » et qu’Étienne se fait lapider à bras raccourcis, ceux qui ont le bras long se gardent bien de la violence du premier plan.

Oui Hans, je les ai vus, ces deux hommes, bien sous tous rapports, richement vêtus, l’un avec une barbe feignant la sagesse, l’autre avec les bajoues grasses de suffisance. Ces deux-là marchandent un drap ou une tunique. Peut-être celle d’Étienne ? Après tout, ça ne lui servira plus. Pourquoi ce détail, Hans ? Que font ces deux marchands au sanhédrin, l’assemblée législative et tribunal d’Israël ? Des lobbyistes peut-être ? Des profiteurs de guerre plutôt, car il n’y a ni justice ni loi dans cette représentation du passage des Actes. Il y a la répression violente (les traductions sont plus modérées, elles parlent souvent d’une « arrestation »), d’une parole et de gestes pourtant anodins : « [Étienne] produisait des prodiges et des signes grandioses parmi le peuple. » (Actes 6, 8).

Bref, il a payé de sa vie le fait de manifester autre chose.

Et d’autres se sont payé sa tunique en coulisse.

1522-2026.

Hans et moi.

La lapidation d’Étienne et celle de la démocratie.

Vis-à-vis troublants et nécessaires pour ne pas laisser le présent sous contrôle du passé, mais pour laisser le présent grandir avec le passé.

À l’image de cet enfant, en manifestation, sur les épaules de ses parents.

Je ne connais pas de plus court chemin pour reprendre pied dans l’espérance que plonger mon regard dans son regard.

Dans la brume âcre de quelques lacrymogènes mourants, il me semble voir « son visage comme celui d’un ange » (Actes 6, 15).


  1. Les traductions du présent extrait et de celles figurant dans le corps du texte sont issues de la Nouvelle Bible Segond. ↩︎

  2. Memorias de la Real Sociedad Patriotica de La Habana, vol. 7, Oficina del Gobierno y Capitanía General, 1838. ↩︎

  3. Roger Bastide, Les Amériques noires : les civilisations africaines dans le Nouveau monde, Éditions L’Harmattan, 1996. ↩︎

  4. Joseph Pérez, La revolución de las Comunidades de Castilla (1520-1521), Madrid, Siglo XXI de España Editores, 1999, 4e éd. ↩︎

  5. Luís da Silva Ribeiro, O romance de algumas mágoas do terramoto de Vila-Franca em 1522, Boletim do Instituto Histórico da Ilha Terceira, 9, 1951, p. 104. ↩︎

  6. Traduction personnelle de ce texte extrait de Cantos Populares do Arquipélago Açoriano, collectés et anotés par Teófilo Braga, edição da Universidade dos Açores, Ponta Delgada, 1982, pp. 335-345. ↩︎