Cet extrait du Rite du peyotl chez les Tarahumaras d’Antonine Artaud est accompagné d’une note critique de Pascal Gibourg intitulée Le Mexique aura lieu.
Le Rite du peyotl chez les Tarahumaras1
[…] Je me rendis donc le lendemain soir dans le petit village indien où l’on m’avait dit que le Rite du Peyotl devait m’être montré. — Il eut lieu à la nuit close. Le Prêtre arriva avec deux servants, un homme et une femme, et deux jeunes enfants. Il traça à terre une sorte de grand demi-cercle dans l’intérieur duquel devaient avoir lieu les ébats de ses servants et il ferma ce demi-cercle avec une grosse poutre où je fus autorisé à me placer. À droite, l’arc de cercle était limité par une sorte de retraite en forme de 8 dont je compris qu’elle constituait pour le Prêtre le Saint des Saints. À gauche, il y avait le Vide : et c’était là que se tenaient les deux enfants. C’est dans le Saint des Saints que fut placé le vieux pot de bois contenant les racines de Peyotl car les Prêtres ne disposent pas de la plante entière pour leurs Rites particuliers, ou du moins ils n’en disposent plus.
Le Prêtre avait à la main une canne et les enfants des bâtonnets. — Le Peyotl se prend à la fin d’un certain nombre de mouvements de danse et quand ses adeptes ont obtenu par l’accomplissement religieux du Rite que Ciguri veuille entrer en eux.
Je constatai que les servants avaient du mal à se mettre en action et j’eus l’impression qu’ils ne danseraient pas ou danseraient mal s’ils ne savaient pas que Ciguri au moment voulu allait descendre en eux. — Car le Rite du Ciguri est un Rite de création et qui explique comment les choses sont dans le vide et celui-ci dans l’infini et comment elles en sortirent dans la Réalité, et furent faites. Et il s’achève au moment où sur l’ordre de Dieu elles ont pris Être dans un corps. — C’est ce que dansèrent les deux servants, mais cela ne se passa pas sans une longue discussion.
— Nous ne pouvons plus comprendre Dieu s’il ne nous a pas auparavant touché l’âme et notre danse ne sera plus qu’une grimace et le FANTÔME, crièrent-ils, le FANTÔME qui poursuit CIGURI, renaîtra de nouveau ici.
Le Prêtre fut long à se décider, mais à la fin il tira de son sein un sachet et versa dans les mains des Indiens une sorte de poudre blanche qu’ils absorbèrent immédiatement.
Après quoi ils se mirent à danser. — À voir leur visage quand ils eurent pris cette poudre de Peyotl je compris qu’ils allaient me montrer quelque chose à quoi je n’avais jamais assisté. Et je tendis toute mon attention pour ne rien perdre de ce que je verrais.
Les deux servants se courbèrent contre la terre où ils furent l’un en face de l’autre comme deux boules inanimées. — Mais le vieux Prêtre devait lui aussi avoir pris de la poudre car une expression inhumaine s’était emparée de lui. — Je le vis se tendre et se dresser. Ses yeux s’allumèrent et une expression d’autorité insolite commença à se dégager de lui. — Il frappa avec son bâton deux ou trois coups sourds sur la terre, puis entra dans le 8 qu’il avait tracé à la droite du Champ Rituel. Alors les servants semblèrent sortir de leur boule inanimée. L’homme d’abord secoua la tête et frappa la terre avec la paume de ses mains. La femme agita le dos. — Le Prêtre alors cracha : non pas de la salive mais son souffle. Il expulsa bruyamment son souffle entre ses dents. Et sous l’action de cet ébranlement pulmonaire l’homme et la femme au même instant s’animèrent et se levèrent complètement. Or à la façon dont ils se tenaient l’un devant l’autre, à la façon surtout dont ils se tenaient chacun dans l’espace comme ils se seraient tenus dans les poches du vide et les coupures de l’infini on comprenait que ce n’était plus du tout un homme et une femme qui étaient là, mais deux principes : le mâle, bouche ouverte, aux gencives claquantes, rouges, embrasées, sanglantes, et comme déchiquetées par les racines des dents, translucides à ce moment-là, telles des langues de commandement ; la femelle, larve édentée, aux molaires trouées par la lime, comme une rate dans sa ratière, comprimée dans son propre rut, fuyant, tournant devant le mâle hirsute ; et qu’ils allaient s’entre-heurter, s’enfoncer frénétiquement l’un dans l’autre comme les choses, après s’être regardées un temps et fait la guerre, s’entremêlent finalement devant l’œil indiscret et coupable de Dieu, que leur action doit peu à peu supplanter. « Car Ciguri, disent-ils, était L’HOMME, L’HOMME tel que DE LUI-MÊME, LUI-MÊME dans l’espace IL SE construisait, lorsque Dieu l’a assassiné. »
C’est tout à fait ce qui se produisit.
Mais une chose par-dessus tout me frappa dans leur manière de se menacer, de se fuir, de s’entrechoquer, pour au bout du compte consentir à aller de pair. C’est que ces principes n’étaient pas dans le corps, ne parvenaient pas à toucher le corps, mais demeuraient obstinément comme deux idées immatérielles suspendues en dehors de l’Être, opposées depuis toujours à LUI, et qui se faisaient d’autre part leur corps propre, un corps où l’idée de matière est volatilisée par CIGURI. Je me ressouvins en les regardant de tout ce que m’avaient dit les poètes, les professeurs, les artistes de tous ordres que je connus à Mexico sur la religion et la culture indiennes et de ce que j’avais lu dans tous les livres qu’on me prêta là-bas sur les traditions métaphysiques des Mexicains.
— Le Mauvais Esprit, disent les Prêtres Initiés du Ciguri, n’a jamais pu et voulu croire que Dieu ne soit pas accessiblement et exclusivement un Être, et qu’il y ait quelque chose de plus que l’Être, dans l’essence inscrutable de Dieu.
C’était pourtant bien ce que cette Danse du Peyotl était en train de me montrer.
Car je crus voir dans cette Danse le point où l’inconscient universel est malade. Et que c’est en dehors de Dieu. — Le Prêtre touchait tantôt sa rate et tantôt son foie avec sa main droite tandis qu’avec la gauche il heurtait la terre avec son bâton. — À chacun de ses attouchements répondait une attitude lointaine de l’homme et de la femme tantôt d’affirmation désespérée et hautaine tantôt de dénégation enragée. Mais sur quelques coups précipités frappés par le Prêtre qui tenait maintenant sa canne avec les deux mains ils s’avancèrent rythmiquement l’un vers l’autre, les coudes écartés et les mains jointes figurant deux triangles qui s’animeraient. Et en même temps leurs pieds dessinaient sur la terre des cercles, et quelque chose comme les membres d’une lettre, un S, un U, un J, un V. Des chiffres où revenait principalement la forme 8. — Une fois, deux fois ils ne se rejoignirent pas mais se croisèrent avec une sorte de salut. À la troisième fois leur salut devint plus certain. À la quatrième ils se prirent les mains, tournèrent l’un autour de l’autre et les pieds de l’homme semblèrent chercher sur la terre les points où ceux de la femme l’avaient frappée.
Ils allèrent ainsi jusqu’à huit fois. Mais à partir de la quatrième leur visage qui avait pris une expression vivante ne cessa de s’irradier. À la huitième fois ils regardèrent du côté du Prêtre qui prit alors position d’un air de domination et de menace à l’extrémité du Saint des Saints, là où les choses sont en contact avec le Nord. Et de son bâton il dessina dans l’air un grand 8. Mais le cri qu’il poussa dans le même moment avait de quoi révolutionner la gésine d’affres funèbres du mort noir de son vieux péché, comme le dit le vieux poème enterré des Mayas du Yucatan ; et je ne me souviens pas avoir entendu dans ma vie quelque chose qui indiquât de façon plus retentissante et manifeste à quelles profondeurs la Volonté humaine descend soulever sa prescience de la nuit. — Et il me sembla revoir dans l’Infini et comme en rêve la manière dont Dieu a suscité la Vie. — Ce cri du Prêtre était fait comme pour soutenir la trace du bâton dans l’air. En criant de la sorte le Prêtre se déplaça et il dessina avec tout son corps dans l’air et avec ses pieds sur la terre la forme d’un même huit, jusqu’à ce que, ce huit, il l’eût fermé du côté du Sud.
La danse allait être finie. Les deux enfants qui pendant tout ce temps étaient demeurés à la gauche du cercle demandèrent s’ils pouvaient s’en aller, et le Prêtre leur fit avec son bâton un signe comme pour se disséminer et disparaître. Mais aucun des deux n’avait pris de Peyotl. Ils esquissèrent quelque chose qui ressemblait à un geste de danse puis y renoncèrent et disparurent comme on rentre chez soi.
Je l’ai déjà dit au début de cette relation : tout cela ne me suffisait pas. Et je voulus en savoir plus long sur le Peyotl. Je m’approchai du Prêtre pour l’interroger.
— Notre dernière Fête, me dit-il, n’a pu avoir lieu. Nous sommes découragés. Nous ne prenons plus maintenant Ciguri dans les Rites mais comme un vice. Bientôt toute notre Race sera malade. Le temps est devenu trop vieux pour l’Être. Il ne peut plus nous supporter. Que faire, qu’allons-nous devenir ? Déjà les nôtres n’aiment plus Dieu. Moi qui suis prêtre, je n’ai pas pu ne pas le sentir. Tu m’en vois tout désespéré.
Je lui dis ce qui avait été convenu avec le directeur de l’école indigène et que leur prochaine grande fête pourrait cette fois avoir lieu.
Je lui dis aussi que je n’étais pas venu chez les Tarahumaras en curieux mais pour retrouver une Vérité qui échappe au monde de l’Europe et que sa Race avait conservée. — Cela le mit tout à fait en confiance et il me dit des choses merveilleuses sur le Bien et sur le Mal, sur la Vérité et sur la Vie.
— Tout ce que je dis vient de Ciguri, me dit-il, et c’est Lui qui me l’a appris.
« Les choses ne sont pas telles que nous les voyons et que nous les ressentons la plupart du temps, mais telles que Ciguri nous les enseigne. Elles sont prises par le Mal, le Mauvais Esprit depuis les temps, et sans Ciguri il n’est pas possible à l’homme de revenir à la Vérité. — Au commencement elles étaient vraies, mais plus nous vieillissons plus elles deviennent fausses, parce que plus le Mal s’y met. Le monde au début était tout à fait réel, il sonnait dans le cœur humain et avec lui. Maintenant le cœur n’y est plus, l’âme non plus parce que Dieu s’en est retiré. Voir les choses c’était voir l’Infini. Maintenant quand je regarde la lumière j’ai du mal à penser à Dieu. — Pourtant c’est lui, Ciguri, qui a tout fait. Mais le Mal est dans toutes les choses, et moi, homme, je ne peux plus me sentir pur. — Il y a en moi quelque chose d’affreux qui monte et qui ne vient pas de moi, mais des ténèbres que j’ai en moi, là où l’âme de l’homme ne sait pas où le Je commence, et où il finit, et ce qui lui a donné de commencer tel qu’il se voit. Et c’est ce que Ciguri me dit. Avec Lui je ne connais plus le mensonge et je ne confonds plus ce qui veut vraiment dans tout homme avec ce qui ne veut pas mais singe l’être du mauvais vouloir. Et bientôt c’est tout ce qu’il y aura, dit-il, en se reculant de plusieurs pas : ce masque obscène de qui ricane entre le sperme et le caca. »
Ces paroles du Prêtre que je viens de rapporter sont absolument authentiques ; elles m’ont paru trop importantes et trop belles pour que je me sois permis d’y rien changer, et si ce n’est pas leur mot à mot absolu elles ne doivent guère s’en éloigner, car on comprend qu’elles me stupéfièrent et mes souvenirs sur ce point sont demeurés extrêmement précis. — D’ailleurs, je le répète, il venait de prendre du Peyotl et je ne fus pas étonné de sa lucidité.
Quand cette conversation fut finie il me demanda si je serais heureux de goûter à Ciguri moi-même et de me rapprocher ainsi de la Vérité que je cherchais.
Je lui dis que c’était mon plus cher désir et que je ne croyais pas que sans l’aide du Peyotl on puisse atteindre à tout ce qui échappe et dont le temps et les choses nous éloignent de plus en plus.
Il m’en versa dans la main gauche une quantité du volume d’une amande verte, « suffisante, dit-il, pour revoir Dieu deux ou trois fois, car Dieu ne peut jamais se connaître. Pour entrer en sa présence il faut se mettre au moins trois fois sous l’influence de Ciguri mais chaque prise ne doit pas dépasser le volume d’un petit pois ».
Je restai donc encore un jour ou deux chez les Tarahumaras afin de bien connaître le Peyotl et il faudrait un gros volume pour rapporter tout ce que j’ai vu et ressenti sous son influence et tout ce que le Prêtre, ses servants et leurs familles me dirent encore à ce sujet. — Mais une vision que j’eus et qui me frappa fut déclarée authentique par le Prêtre et sa famille, elle concernait, paraît-il, celui qui doit être Ciguri et qui est Dieu. — Mais on n’y parvient pas sans avoir traversé un déchirement et une angoisse, après quoi on se sent comme retourné et reversé de l’autre côté des choses et on ne comprend plus le monde que l’on vient de quitter.
Je dis : reversé de l’autre côté des choses, et comme si une force terrible vous avait donné d’être restitué à ce qui existe de l’autre côté. — On ne sent plus le corps que l’on vient de quitter et qui vous assurait dans ses limites, en revanche on se sent beaucoup plus heureux d’appartenir à l’illimité qu’à soi-même car on comprend que ce qui était soi-même est venu de la tête de cet illimité, l’Infini, et qu’on va le voir. On se sent comme dans une onde gazeuse et qui dégage de toutes parts un incessant crépitement. Des choses sorties comme de ce qui était votre rate, votre foie, votre cœur ou vos poumons se dégagent inlassablement et éclatent dans cette atmosphère qui hésite entre le gaz et l’eau, mais semble appeler à elle les choses et leur commander de se rassembler.
Ce qui sortait de ma rate ou de mon foie avait la forme des lettres d’un très antique et mystérieux alphabet mastiqué par une énorme bouche, mais épouvantablement refoulée, orgueilleuse, illisible, jalouse de son invisibilité ; et ces signes étaient balayés en tous sens dans l’espace pendant qu’il me parut que j’y montais, mais pas tout seul. Aidé par une force insolite. Mais beaucoup plus libre que lorsque sur la terre j’étais seul.
À un moment quelque chose comme un vent se leva et les espaces reculèrent. Du côté où était ma rate un vide immense se creusa qui se peignit en gris et rose comme la rive de la mer. Et au fond de ce vide apparut la forme d’une racine échouée, une sorte de J qui aurait eu à son sommet trois branches surmontées d’un E triste et brillant comme un œil. — Des flammes sortirent de l’oreille gauche de J et passant par derrière lui semblèrent pousser toutes les choses à droite, du côté où était mon foie, mais très au delà de lui. — Je n’en vis pas plus et tout s’évanouit ou ce fut moi qui m’évanouis en revenant à la réalité ordinaire. En tout cas j’avais vu, paraît-il, l’Esprit même de Ciguri. Et je crois que cela devait objectivement correspondre à une représentation transcendantale peinte des réalités dernières et les plus hautes ; et les Mystiques doivent passer par des états et des images pareilles avant d’atteindre suivant la formule aux suprêmes embrasements et déchirements, après lesquels ils tombent sous le baiser de Dieu comme des poules sans doute dans les bras de leur maquereau. […]
Le Mexique aura lieu
« Ce n’est pas du point de vue du pittoresque que je veux me placer pour redire ce voyage mais du point de vue de l’efficacité. »
— A. Artaud, Lettre à Jean Paulhan, Paris, 4 février 1937
Comme tous les textes d’Artaud ou presque — l’Héliogabale excepté —, la forme sous laquelle on les découvre ne compose pas à proprement parler de livre : une énergie centrifuge s’y oppose et repousse et excède les limites d’une telle notion. Les Tarahumaras ne fait pas exception. Seul un texte écrit en français, contemporain de l’époque de son voyage, nous est parvenu (La danse du peyotl, 1937, écrit à Paris à son retour). Les autres datent des années 40, hormis trois articles traduits de l’espagnol parus dans le quotidien mexicain El Nacional en 1937, à quoi s’ajoutent des lettres (celles adressées à Paulhan datent de 1937, deux, l’une à Henri Parisot et une autre au Docteur Ferdière datent de 1943), des notes ou encore des suppléments…
Cela a plusieurs conséquences : d’abord relativement à l’exactitude des faits évoqués et sur l’esprit dans lequel Artaud les écrivit (il ne manque d’ailleurs pas de rappeler une fois sorti d’asile en 1947 que Le rite du Peyotl chez les Tarahumaras fut écrit à Rodez, en 1943, c’est-à-dire après sept d’internement, alors qu’il était « empoisonné », autrement dit converti par faiblesse à un christianisme que depuis sa santé recouvrée, ou du moins sa liberté, il abomine) ; ensuite sur le regard qu’on est à même de porter sur son récit : témoignage ou recréation ? Mais cette ambiguïté doit vite être levée au profit de la seconde hypothèse, entendu que la langue d’Artaud, c’est flagrant ici, ne fait pas que restituer quelque chose de la réalité, elle l’engendre littéralement, la révélant à elle-même ou la trahissant, la trahison participant de la vision comme de la création poétique. (On sait la question de la sincérité épineuse quant aux rites de possession ou d’initiation auquel s’apparente le rite du peyotl, une forme de jeu ou de mise en scène inhérente au phénomène étant reconnue par les protagonistes mêmes. Elle est donc peut-être tout simplement impertinente.)
Il y aurait beaucoup à dire sur le voyage d’Artaud au Mexique, et beaucoup de choses ont déjà été dites : qu’il y recherchait une ferveur perdue en occident, qu’il ne l’a pas vraiment trouvée ou bien qu’elle ne lui semblait pas suffisamment lucide, les Mexicains eux-mêmes ne lui semblant pas à la hauteur de la révolution sociale qu’ils menaient, et qu’il aurait aimé voir davantage imprégnée de spiritualité, etc. Mais les textes, et notamment Le Rite du peyotl, montrent qu’il s’est vraiment passé quelque chose et que ce feu, ou quel que ce soit le terme qu’on accole à cette pratique, n’a pas cessé de brûler au tréfonds du poète.
Ce texte évoquant ce rite a le mérite d’éclairer ce qui comptait le plus pour Artaud, à savoir les actes, le faire magique dont il voulait prendre la mesure, non seulement en tant que témoin, mais aussi en tant qu’acteur ou initié. C’est un point capital qui incite à faire un parallèle entre l’acte rituel et l’acte théâtral, mais aussi avec l’acte poétique, lequel, arrivant après coup, semble devoir inverser l’ordre des choses : il ne procéderait pas du réel comme on le croit, mais l’institue. Pour être clair, on ne sait rien de plus de ce qu’a vécu et pensé Artaud de ce rite que ce qu’il nous en dit, et cela suffit pour accréditer l’idée que le poème — ou plus largement l’œuvre d’art — est bien une forme de médiation restaurant à sa manière l’unité au fondement du monde magique.
Gilbert Simondon, le philosophe de la technique, a écrit des lignes très éclairantes à ce sujet, sur le monde actuel et sur le monde magique. Selon lui, la partition du monde actuel qui oppose irrémédiablement un monde technique et un monde religieux est la conséquence de l’effondrement du monde magique, lequel, tout en différenciant le sujet et l’objet, ne les séparait pas. L’objet magique n’était pas sans âme, de même qu’en ce monde uni l’individu n’était pas séparé de son milieu. Quant au gouffre que l’on connaît depuis et qui sépare le sujet de l’objet, il incomberait à l’art de le combler en associant une dimension physique ou matérielle (celle de l’objet) à une dimension spirituelle et subjective (celle de la pensée inhérente à la vie de l’œuvre d’art).
Nul doute qu’un individu comme Antonin Artaud fut très tôt pénétré de cette fonction unitaire ou totalisante de l’œuvre d’art. Il a premièrement cherché à restaurer cette unité perdue par le théâtre, puis, un certain constat d’échec ayant été dressé quant à ses ambitions et quant à l’accueil du public, par les voyages : Le Mexique d’abord, puis l’Irlande. La cruelle réalité de l’internement venant, il s’en remettra à l’écriture, si tant est qu’il n’ait jamais cessé de voir dans la langue autre chose qu’une action magique par excellence.
Qu’est-ce qu’un acte magique et qu’a-t-on perdu qui affaiblirait nos actions ? Un acte magique est un acte dont le pouvoir dépend du lieu où il s’effectue. Puisant sa force dans la terre et dans l’air, il ne peut qu’être efficace, dans le temps et le lieu où il est effectué, mais également dans un au-delà géographique et temporel. Le monde magique est Un, c’est un réseau de points ou de sites qu’une énergie constante relie. On peut même supposer que la conception du temps qui le soutient implique un dialogue constant entre le passé et le présent, de même qu’entre les vivants et les morts, le proche et le lointain. Ce qu’on a perdu avec l’objet technique, c’est le rapport au lieu en tant que site privilégié ou centre énergétique. L’action, facilitée par l’objet technique, est bien devenue indépendante des lieux, ce qui apparaît comme un progrès, mais dès lors ceux-ci n’ont plus été considérés que comme les décors de nos actions. Ce que la technique permet, elle le permet ici et là, elle le permet partout : creuser un trou, édifier une maison. Omnipotence, mais aussi déperdition ; du sens comme de la dimension subjective propre à toute expérience humaine. Nous avons la formule, du moins Artaud l’avait ; mais a-t-on encore le lieu où la proférer ? Disons-le autrement : là où les mots agissent, là où leur pouvoir est patent, un lieu émerge. Là où le poème se dresse, le Mexique a lieu.
Antonin Artaud, « Le Rite du Peyotl chez les Tarahumaras », in Les Tarahumaras, Paris, Gallimard, 1971, p. 27-36. ↩︎
