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L’Envers nocturne

L'Envers nocturne
Le texte à pirater.
Le zine à brûler.

Une nuit, c’était une nuit d’hiver, j’ai fait un rêve étrange. Je relisais un texte que j’étais en train d’écrire, sur le communisme de Duras, comme si j’étais éveillé et que la vie suivait son cours. Mais je n’étais pas chez moi, dans ma chambre ; j’étais dans une pièce quasiment vide, une chambre d’hôtel peut-être, sur les murs de laquelle défilaient seulement les ombres des nuages. Par la fenêtre, on n’apercevait pas grand-chose d’autre que ces nuages : cette pièce semblait se trouver à un étage élevé d’un grand immeuble, dans une ville inconnue.

Je me sentais bien, là, légèrement distrait par les ombres des nuages et en même temps parfaitement concentré. Quand soudain une phrase m’apparut. Elle ne se formait pas dans mon esprit, non, c’est plutôt comme si elle s’écrivait toute seule dans l’atmosphère d’un gris lumineux où baignait la pièce. Elle flotta un instant dans l’air, puis se dissipa. L’idée de la noter ne m’a pas traversé. Elle me paraissait évidente, impossible à oublier. Je posai mon stylo, levai la tête et regardai les nuages par la fenêtre. Il me semblait qu’ils défilaient à une vitesse inhabituelle, comme entraînés par un vent très fort.

En me réveillant, je suis allé à la fenêtre et, pour retrouver le fil de cette joie secrète, j’ai continué à regarder les nuages. Je prêtais aussi une attention flottante aux passants qui se rendaient au bureau ou ailleurs. Je continuais à me sentir étrangement léger, même si je n’arrivais pas à me remémorer la phrase apparue en rêve. Elle était devenue une rumeur lointaine, indéchiffrable. Seuls quelques mots me restaient intelligibles : quelque chose comme « traverser les ruines ».

Ce dont j’étais certain, c’était du mot « ruines », qui émettait encore sa faible lumière dans l’atmosphère brumeuse du matin, comme un néon au détour d’une rue sombre. Me répétant ce mot, je cherchais à comprendre ce qu’il pouvait signifier. Détachant mon regard de la fenêtre pour aller préparer un café, je comprenais, peu à peu, qu’il devait exister un lien entre l’idée qu’il faudrait parvenir à traverser les ruines qui s’accumulent, autour de nous, et l’idée qu’il faudrait parvenir à ne pas construire le communisme, comme dit quelque part Duras.

Si l’on cherche à construire le communisme, on risque de reproduire les logiques productivistes qui régissent le monde comme il est, et qui ont infiltré les moindres replis de nos âmes. Avant de commencer à faire quoi que ce soit, il faudrait nous défaire de ce paradigme positiviste qui nous hante : il faudrait consentir à la beauté du temps, de la fragilité, de l’impermanence. Alors nous pourrions peut-être réaliser quelque chose de cette communauté à venir, de cette communauté disparate qui habiterait l’envers nocturne du monde.

On ne peut pas tout éclairer de ce communisme sauvage ; ce qu’il a de plus précieux réside dans sa part d’ombre. On ne peut pas entièrement comprendre ce que serait une manière de ne pas agir qui correspondrait à une tout autre manière d’agir. Cette manière de faire tramée de négativité, il nous faut encore l’inventer. Il nous faut traverser le champ de ruines à quoi ressemble le monde dévasté par le capitalisme. Il nous faut trouver des failles dans son idéologie protéiforme, qui contamine toutes nos manières de faire, de penser, de lutter, d’aimer. Il nous faut reconnaître ces contradictions avec lesquelles on se débat, et il nous faut les considérer avec tendresse ; chaque ambiguïté qu’on découvre en soi est un signe que quelque chose est vivant, qu’un cœur bat, se débat. Il nous faut faire confiance à ce qui peut en surgir inexplicablement : une phrase, une musique, un amour, une grève.

Au fond, c’est la hiérarchie entre action et inaction qu’il faudrait renverser. Cheminer dans les ruines, ne pas construire le communisme, donner sa chance à un communisme de l’épars, il se pourrait que cela signifie avant tout, simplement : parler dans les cafés, se taire dans les cafés, regarder le visage d’une personne qu’on aime, regarder le visage d’une personne qu’on ne connaît pas, regarder les nuages. Il est possible que ce que nous avons d’absolument futur soit inextricablement lié à ce que nous avons de plus ancien. Il faudrait ne pas perdre de vue ces fragments d’une vie inconnue, vouée au mystère de ces choses dont on ne peut faire ni des marchandises ni des théories.

Ainsi peut se résumer le programme, l’absence de programme du communisme sauvage : errer, parler, écouter, regarder. Cette liste, comme toutes les listes, est lacunaire. Mais elle laisse entrevoir ce qui pourrait survenir dans la perte de l’ancien monde ; elle dessine une manière secrète de faire, de faire autrement, désactivant le paradigme positiviste qui règle la reproduction de la domination. Elle trace les contours d’une vie que, pour l’instant, nous ne pouvons définir que négativement : une vie non capitaliste, une vie non fasciste, une vie invisible.



Ce texte est une relecture de l’introduction de l’ouvrage Quelque chose de rouge dans la nuit, et il constitue la substance de l’expérience vidéographique L’Envers nocturne réalisée pour accompagner cet ouvrage.