Angoissés, on écoute les vestiges de l’âme. « Dire le sublime avec de vieux mots minables », affirme Jahnn. On en conjure l’héritage, autrement on continue à écrire les spectres qui hantent le mot romantique tel qu’autour du roman comme idéal poétique, de la déception d’un art total, vital, il s’est écrit, en allemand. Inutilité de l’ensemble, à l’image du Navire de bois, promis d’emblée au naufrage, « Une pensée sans but utilitaire ébranle l’édifice de la raison commune », on propose une construction qui ne tient pas debout, reconstitution d’un château hanté, des lieux communs que répètent, pour mieux les faire bifurquer, les auteurs qui se manifestent autour de cette virtuelle table tournante. La défaite des conceptions plurielles croisées tant chez Novalis, Hölderlin que l’on devine dans l’ultime modernité germanique, les solitaires présences de Broch, Musil et Jahnn. Entends-tu l’onirique de ce rapprochement arbitraire ? Illusion et tour de passe-passe : l’épuisement de l’idéalisme langagier dont chacun a fait l’épreuve.
C’est à cet Idéal, à cette divinité rajeunie que se reconnaît le petit nombre : ceux qui ne font qu’Un parce qu’ils ont l’Un en eux, c’est à eux que je commence le deuxième âge du monde.
De cette déclaration de Hölderlin persiste une mythique nostalgie de l’intensité, la défaite d’une croyance radicale dont, à ce qui se murmure, nous ne savons plus nous réclamer. Un vestige dont la trace, sa promesse oblitérée, la permanence de sa décomposition, demeure. Un spectre pour nos incrédulités. Le roman longtemps a cru s’adresser à la part la plus secrète, rétive, manquante sans doute, de nous-mêmes. Dans ce défaut, cette frustration, se délite l’espoir d’une jouissance aussi infinie qu’unitaire. Fragile et transitoire, nous en réticulons les deux approches données par Hans Henny Jahnn dans Perrudja puis dans Les cahiers de Gustav Anias Horn, dans l’espoir d’une communauté. Une défaite dont, Pierre le disloqué, selon le sens de Perrudja, éprouve la fragmentation, une hantise de la couleur jaune qui hante ce roman. Dans le deuil d’un amour dont ne reste qu’une mortelle réminiscence en décomposition, Jahnn, dans Les cahiers de Gustav Anias Horn, ne cesse d’en creuser les contrepoints : « Jouis vis ris séduis souris accueille aime âme » ; « aucune faim, aucune soif, aucun sexe, aucun Dieu, aucun Satan, aucune éternité, aucun temps. » L’âme : une unitaire disjonction dont la littérature ne cesse de consumer le regret, d’en espérer la destructrice incandescence ? La circulation de résidus de récits, la couleur commune des revenances de sensations indistinctes ?
Défaite d’une ironique itération, en son inexistence l’âme advient dans l’anéantissement de l’accès à une parcelle commune. L’une de celles qui font sentir la désillusion de nos isolements, l’insuffisance de nos idéales aspirations. Tous, dans leur commune solitude, ont ressenti l’exigence d’un langage au carré pour faire entendre la perfection terminale, son épreuve de la mort, d’une sensation souveraine, capable, comme le dit Jahnn, « d’exprimer à côté de la joie, la souffrance, le temps et l’impuissance angoissée de notre âme — pas les notions, mais plutôt les couleurs des émotions. » Avide, à jamais, de cet appel dont les livres, au mieux, relient l’effleurement, la fragmentation d’une totalité à laquelle ne point renoncer. Dans ses Fragments, Novalis retisse sans cesse ce vertige. On ne retrace pas ici une généalogie. Plutôt une sceptique, fantastique métempsychose, cette transmigration non pas des âmes, mais de leur fondamentale absence, mirage, espérance — défaite.
Voix et langage étaient redevenus vivants en lui, et tout, à présent, lui semblait à la fois plus familier et plus prophétique ; ainsi voyait-il désormais la mort comme une supérieure révélation de la vie, et considérait-il sa propre, prompte et passagère existence avec un simple sentiment de joie sereine et une candeur d’enfant.
Pour cerner cette expérience terminale, hantée chez tous par la mort, sans doute convient-il de la confier à une langue nouvelle, au carré, à un art total. « Qu’il soit une phrase qui ne vous laisserait décidément jamais la paix — qui vous attirerait toujours et vous repousserait, qui toujours redeviendrait incompréhensible chaque fois que pourtant vous l’auriez compris », pour Novalis. Musil et les mathématiques, Jahnn et la musique, Hölderlin et la folie, Novalis et la botanique et Broch de synthétiser l’ensemble sous le nom de Connaissance. Une forme de grandiloquence qui pourtant trouve chez ces auteurs une incarnation, un concret jamais aussi patent que dans une assimilation, réussie, à ce qui disparaît, nous incorpore à cette disparition, à la projection de la totalité que serait son amalgame, cette âme dont la vérification tient à l’instant où l’on comprend qu’elle n’existe pas, qu’elle ne nous survivra pas. « Je te cherche en aveugle/qui s’invente le ciel », dans l’expérience de Hölderlin. Dans sa défaillance, l’âme est une expérience de mort : désastre de tout ce à quoi on se confiait. La mort de Virgile, vision terminale, ardente, de la vanité et de la vacuité de toute connaissance, de toute forme d’expression face à la mort ; fébrile épreuve du si peu qui nous retient. La défaite aussi d’avoir, paraît-il, à préciser ce qui paraît importer moins. Résurgence du tour de passe-passe d’un concret sans contexte. En exil, durant la guerre, Broch s’absorbe dans l’immense musicalité de cette souveraine approche de la mort ; sur son île, pauvre, désabusé, Jahnn lui aussi vit cette actualité comme si elle ne le concernait pas dans Fleuve sans rives. La continuité d’une profonde désillusion, au-delà du pathos qui l’accompagne, de la valorisation de la souffrance : l’âme, ultime refuge incrédule, rêveuse et fiévreuse incertitude. Autant faire entendre la voix de Broch :
Cette mise à nu du divin par la connaissance introspective de l’âme, sa tâche d’humanité, sa tâche de connaissance, donc sa raison d’être, démontrée par la proximité de la mort, qui lui est imposée, car dans ce voisinage seul, il est capable de devenir un art authentique, car c’est seulement pour cela qu’il est l’âme humaine épanouie en symbole.
Alors, s’il fallait joindre ces auteurs dissemblables, ils le sont par ce terme, plus douteux encore que celui d’âme, de poésie, dans leur croyance qu’elle devient réflexive, totale seulement par et dans le roman, dans cette forme d’idéalisme de ne cesser d’appréhender ce que l’on ne parvient à définir, pas à pratiquer. Écoutons Broch, encore :
La poésie étant l’abîme doué de vue, doué de pressentiments, sachant le crépuscule, elle est attente sur le seuil, à la fois communion et solitude, à la fois copulation et angoisse de la copulation, mais même dans la copulation, elle reste affranchie de l’impudicité, aussi affranchie que les songes du troupeau endormi, bien qu’elle ne perde jamais l’angoisse de l’impudicité : oh ! la poésie, l’attente chaste, elle n’est pas encore le départ, mais un perpétuel adieu — l’adieu sans départ, la fuite immobile, la poésie.
On touche à la dissemblance, à cette très grande défiance (puisqu’un langage au carré, selon la formule de Novalis, est doute fondamental de lui-même, mise en regard de son insuffisance) pour ce vertige de chasteté, différemment présent dans ce que l’on sait de la vie de chacun de ces auteurs, dans la radicale insuffisance de ce biais interprétatif, dans l’écho ainsi entendu avec l’âme réduite à une religiosité auquel on prétend échapper. De l’idéalisme plus que la sublimation (Diotima chez Hölderlin, Charlotte chez Novalis, la fantasmatique bisexualité chez Jahnn, une forme de dédain horrifié chez Broch), non le prétendu refoulement, on écoute les débordements : image et musique, redondance et communication, bref le commun d’une âme. « Nous trouvons, à nous découvrir arrachés à l’existence commune, un étrange mélange de mélancolie et de félicité », prophétise Hölderlin. Ne pas tout salir, ne rien rabaisser, ne rien expliquer — rêver. Laissons parler, encore, Novalis : « Un rêve raisonnable : voilà ma pensée. »
Dans tout ce que j’entreprends, et ma musique ne fait pas exception, une profusion de sentiments et d’impressions m’embarrassent, un fouillis de choses vagues, multiples, qui souvent n’ont pas encore de noms, des ombres qui ne deviennent même pas des images, des souvenirs qui ne prennent pas forme, des forces attractives et répulsives qui ne s’expliquent jamais et émergent du subconscient comme une épave de l’océan.
On rêve une pensée critique où affleurent ces intuitions, en relient les mirages, en délient les images. Onirique flottement, nous voilà sans qualités, irresponsable dans l’entretien de notre mauvaise conscience. Insuffisance, acuité de cet en deçà poétique de la pensée qui, en toute amitié pour les textes qu’elle pirate, jalouse (désire, mate, abandonne) la précision dans laquelle ils en tissent les réseaux métaphoriques. Océanique subconscient chez Jahnn, le naufrage est celui esquissé dans Le Navire de bois, ce corps perdu d’une attirance, d’une réponse globale toujours repoussée. Climax aussi du fragment quand sa modernité tient à son inachèvement. : « Ce qui m’appartient finalement, c’est ce qui est fragile, non abouti — le tourment de la limite. » Dans ce basculement en hiatus propre au fragment, dans son désir trahi de continuité, sans vrai lien, on retrouve ce seuil incandescent chez Musil en sa tentative de décrire l’être du « fragment passionné ». Assez inutilement, on en précise l’ambivalence, ce retrait de la réalité qui, en prenant le large, solitairement en apparence, en assure une perception. Agathe, isolée dans un trouble incestueux avec son frère Ulrich, prononce cette phrase, une de celles que Musil répète, fait circuler entre chacun de ses personnages pour saisir ce que serait cette âme condamnée à ce « défaut de substance intérieur ». Nous qui continuons à essayer, à exister selon l’admirable définition de l’essai dans L’Homme sans qualités :
Un essai est la forme unique et inaltérable qu’une pensée définitive fait prendre à la vie intérieure d’un homme. […] Assez nombreux furent ces essayistes-là, ces maîtres du flottement intérieur de la vie ; il n’y aurait aucun intérêt à les nommer, leur domaine se situe entre la religion et le savoir, entre l’exemple et la doctrine, entre l’amor intellectualis et le poème ; ce sont des saints avec ou sans religion et parfois aussi, simplement, des hommes égarés dans telle ou telle aventure.
On reste hanté par la perpétuelle défaillance de cette expression par défaut : lente détérioration d’une intensité en héritage, dans une pratique de plus en plus réflexive, sceptique de la poésie. Et pourtant, dans sa constante ironie, dans la précision de son infinie distanciation, dans sa Cancanie, on écoute chez Musil l’écho de ce fragment de Novalis : « Que le royaume du poète soit le monde concentré dans son époque. » Le roman est alors habité par le spectre de cette appréhension totale, destructrice, il tente de restituer l’instant où elle se déroule, l’impossible somme des connaissances de son époque, la disjonction par laquelle un individu en ressent la substance, le flottement, en parcourt les images. Aspiration éternellement trahie, le romancier continue à la penser expérience, vérité. Novalis : « La poésie est le réel véritablement absolu. C’est le noyau de ma poésie. Plus c’est poétique, plus c’est vrai. » Ulrich, dans l’enfermement du dialogue, ne cesse de faire l’épreuve de cette défaite, de cet en deçà de la pensée dont on continue à faire l’expérience. « En fait, ce n’était pas une philosophie, mais aussi une déception fièrement dissimulée, et toujours mêlée à l’attente réservée d’une délivrance inconnue, attente qui augmentait peut-être à mesure que la révolte extérieure diminuait. » Dans l’infini de ses notes, Musil le soutiendra dans le mensonge, à cause des harmonies supraterrestres, par l’expression, par défaut, de « vivre essentiellement ». On revient, dans la dissolution, à cette destructrice appréhension idéale de ce que nous sommes, devenons en commun et qui ainsi s’écrit dans L’Homme sans qualités :
Nous éloignerons de nous tout égoïsme, nous n’amasserons ni biens, ni connaissances, ni amours, ni amitiés, ni principes, nous ne nous concentrerons même pas sur nous-mêmes : alors notre esprit s’ouvrira, se dénouera devant les hommes et les bêtes, s’épanouira de telle sorte que nous ne pourrons plus rester nous-mêmes, que nous ne maintiendrons debout qu’en étant confondus avec le monde.
Dans une infinité de notes, de contradictions, de jeux sur les antagonismes, Musil parle d’une appréhension allocentrique : « c’est n’avoir plus de centre du tout ; participer au monde sans réserve, sans rien garder pour soi ; au sommet cesser simplement d’être. » Évident écho au romantisme allemand ; il ne prouve rien. Loin d’être sûrs de pouvoir se satisfaire de ce qui paraît divinisation de la Nature, miroir de nos contemporaines angoisses sur sa préservation. De cette dissolution projetée, de son espoir final, on en aura inventé des noms, des visages de nuit. Tentantes illusions dont, sceptiques, on conserve le solitaire enchantement, la traversée. Dans sa pensée d’une mobile et musicale inquiétude, « l’accomplissement et la connaissance dans la solitude et l’étrangeté », Hermann Broch renvoie au terme connexe, plus ambivalent encore, d’intemporel. Dans une naïve candeur, on l’entend ainsi : non tant ce qui nous survivrait, nous diluerait dans une encombrante éternité, mais ce qui, un instant, totalement nous retient. Contempler, alors, l’acuité de cette déclaration qui nous laisse irrésolus, envieux sans doute : « Je crois, et d’une foi profonde, qu’il faut une terrible exacerbation de l’étrangeté, élevée pour ainsi dire à l’infini, pour qu’elle puisse virer en son contraire, devenir la connaissance absolue et faire éclore ce qui hante l’amour comme son tout inaccessible et le constitue : le mystère de l’unité. » Unité, autre nom d’un idéalisme terminal ? Soulignons-en la distanciation romanesque, sa protestation qui en préserve l’intenable perfection en plaçant ses aspirations dans les défaites, les irresponsabilités, les refuges, dans le flou des personnages. Reste, malgré tout, le vestige de ce que l’on a su abandonner. Ou, dans le mystère, dans la dislocation d’un langage qui se sait supérieur, Hölderlin en condense ainsi l’intuition : « Et plus heureusement chanter les dieux, en le taisant comme ils se taisent. » Fantasmatique unité dont le roman n’a pas finir de raconter la dislocation, son désir de communauté qui, dans sa prise en défaut et différenciation, joint ces auteurs. Hans Henny Jahnn est le seul à en avoir fait, en exil, l’expérience d’une désillusion pratique. Sur une île baltique, il fonde une communauté, une maison d’édition, Ugrino. Il y édite des partitions d’orgue, fabrique un tombeau, vestige d’une musique encore à inventer, toujours à interpréter, qui ouvrirait l’espace sans dieu personnel. Ses romans rejouent ce drame, réactivent cette espérance. Ou, comme idéalement, il l’écrira pour Gustav Anias Horn : « Il y a une confession terrifiante dans votre œuvre, un dialogue avec la loi nouvelle qui doit venir. » Telle une unité ne s’éprouvant que dans sa finale dissolution, par la conscience du défaut, de ce qui nous manque, nous angoisse. Un contact supérieur, une chaste érotique pour accuser l’insuffisance de cette Unité qui n’existe, comme l’âme, qu’en partage. Amitié, amour, ne plus rien en départager afin que, comme chez Hölderlin, il annonce ce monde nouveau à jamais promis. Là encore, se soustraire aux louches amours qu’une langue dévoyée dit romantiques. Le faire par la conscience de cette défaite, de ce contact qui ne se fait pas malgré l’espoir : « Quelque part habite en chacun l’espoir insensé que ce peu d’érotisme à nous accordé jette ce pont hors de la solitude. » Comme le dit Broch dans la somnambulique irresponsabilité avec laquelle il envisage, dans l’entre-deux-guerres l’avenir, pour en dire, ensuite, désespérée en quoi cette aspiration nous permettrait de devenir l’être du fragment passionné :
L’appel parvient à l’homme en détresse, la voix qui unit ce qui fut avec tout le futur et la solitude avec toutes les solitudes, et ce n’est pas la voix de la terreur, la voix du jugement ; hésitante, elle retentit dans le silence du Logos, tout en étant supportée par lui, élevée au-dessus du bruit de la non-existence, c’est la voix de l’homme et des peuples, la voix du réconfort, de l’espoir et de la bonté immédiate : « Ne te fais pas encore de mal, car nous sommes tous encore ici. »
L’essai, dans l’enfermement d’une longue rêverie, de ce que serait, dans sa tentative romanesque inachevée pour Musil, une vie juste. On n’a pas encore perdu cette exigence, l’incessante reprise de ses erreurs, angoisses et approximations.
