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Régimes d’opacité

Régimes d'opacité
Le texte à pirater.
Le zine à brûler.

« — Qu’est-ce qui compte pour toi, dans ta relation avec la Chine ?
— Ce qui compte, ce sont les contradictions au sein de l’amour. »

Angélica Liddell.

J’ai fait un mauvais rêve.

 

Dans ce rêve, une intelligence, ou le diable, avait subtilement remplacé (subtilisé ?) la somme visible de tout ce qui était (la réalité ?) en mettant exactement la même chose à la même place, si bien que, en apparence, mais en apparence seulement, absolument rien n’avait changé. Les arbres étaient toujours des arbres, exactement les mêmes, l’eau, de l’eau, exactement la même, les gens, des gens, etc. On parlait les mêmes langues. On agissait de même qu’avant, les rapports entre les uns et les autres étaient identiques à ce qu’ils étaient autrefois.

Toutefois dans cette opération de substitution quelque chose paraissait bel et bien s’être absenté, c’était un sentiment terrifiant (dans le rêve), car désormais le monde était agencé avec ordre. Distribué dans l’ordre voulu par cette intelligence, ou ce diable, dans un ordre qui reproduisait à la perfection, je devais le reconnaître, la réalité qui avait précédé cet ordre. Autrement dit, la réalité précédente était exactement de la même mouture que celle d’à présent, à ceci près qu’elle n’était pas ordonnée.

À mon esprit endormi je fournissais quelques objections.

 

Par exemple celle-ci : si auparavant la réalité (le monde ?) était de la même mouture qu’aujourd’hui, cela ne t’indique-t-il pas simplement que l’ordre de l’intelligence ou du diable existait déjà, mais à l’état non révélé ?

 

Ou encore celle-ci : si rien n’a changé, comment peux-tu prétendre que l’ordre ajoute quoi que ce soit à la réalité, et si l’ordre n’est rien, pourquoi t’alarmer ?

Le rêve ne me prodigua aucune réponse. Ce n’était pas une fable philosophique. Juste une vision, un stupide non-sens comme les songes en envoient.

Je cheminais le long d’une route.

 

J’étais terrifié parce que je sentais jusqu’aux plus profondes fibres de mon corps que rien ne pouvait plus surgir, n’en avait la force, que ne subsistait plus le moindre interstice pour la surprise ou la spontanéité. Si tout était là, ordonné comme auparavant, alors tout était là. Pauvre tautologie ! Pourtant, de la simple présence des choses à leur place, il était désormais possible d’inférer une faible nécessité.

Autrefois, songeais-je dans mon mauvais rêve, lorsque je me promenais le long d’un ruisseau, je pouvais surprendre le chant d’une grenouille ou le bruit de l’eau s’écoulant. Cette rencontre faisait battre mon cœur. Aujourd’hui il m’est toujours possible de longer la rivière et d’entendre la grenouille chanter, et l’eau s’écouler, mais leur survenue n’est plus qu’un effet de l’ordre.

 

Il serait bon que la réalité ne s’assujettisse pas trop à ses propres règles, ne le crois-tu pas ? me chuchota encore le rêve.

Le monde recommençait cependant toujours les mêmes choses, se multipliant à l’infini. Des arbres, sous les arbres de l’eau, au bord de l’eau des gens. On parlait, on entrait en relation, le négoce dans les échoppes allait bon train, le temps passait, et cet effet « toujours de même » n’avait manifestement rien de révoltant pour personne.

Alors le rêve se brouilla soudain.

(…)

Ouvrant les yeux, dans un lit et dans une chambre que je ne reconnaissais pas, encore trop désorienté par le voyage, je me mis en devoir de trouver une explication à ce rêve avant de me lever. Il en va de l’interprétation des songes, pensais-je, comme de ces miroirs dont se servent pour apprendre la vérité les espions : conçus pour être opaques dans un sens et transparents de l’autre.

La porte de corne et la porte d’ivoire.

Il faudrait que j’arrive à dire quelque chose, essayais-je de me convaincre en me retournant dans le lit, de ce pays entraperçu en rêve, derrière le voile du songe (corne ou ivoire ?) et où les herbes et les arbres, les grenouilles et l’eau, les gens et leur négoce, la mémoire même, auraient été effacés puis comme remis à leur place.

Il faudrait que je m’autorise à parler de ce lieu (foyer ?), au sujet de ce rapport (à parler en mon nom sans fierté, sans dire par fierté de dire), au moins essayer. Non que je détiendrais une clé (des songes), mais en raison de ce manque (à dire), néant qui me pétrit depuis si longtemps.

Est-ce cela, une dette ? me demandai-je.

Il y a des régions (pays ?) de l’esprit où à l’évidence je ne veux pas m’aventurer, certains régimes de discours, idem.

 

Je me frottais les yeux.

Il ne me reste qu’à parler du pays (rêve ?) en parlant de l’image. Parler de lui, ce sera donc, par image, parler de l’image.

Introduisant volontairement un filtre.

Mettant l’horizon de biais.

Un filtre opaque.

Un cadre, c’est-à-dire un point de vue.

Biaisé.

Puisque ne sachant que dire, qu’en dire, s’il faut en dire quelque chose, ni quoi faire de ce silence mystérieux.

Depuis si longtemps.

 

Ce pays depuis si longtemps.

Si je parle de mon rapport à l’image, à ces images, est-ce que je parle aussi de mon rapport à ce pays ?

Pas du pays.

De ce qui me touche (en beau, en mal).

De ce qui me navre, de ce qui reste opaque.

Alors ?

 

Si dans l’image il n’y a pas d’imprévu.

Si dans l’image.

Si l’image est déjà l’image.

Alors ?

Il faudrait ajourer des surprises, des spontanéités comme si rien n’était là.

 

Et rien n’était là.

Bien que tout fût à sa place.