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Sous le soleil

Sous le soleil
Le texte à pirater.
Le zine à brûler.

Dix-sept sortes de figues se trouvent, dit-on, sur l’île. Leurs noms — se dit l’homme qui se met en chemin sous le soleil —, on devrait les connaître. On ne devrait pas se contenter d’avoir vu les champs et les animaux qui donnent à l’île son visage, sa rumeur, son parfum, la stratification de la montagne et les variétés du sol, qui vont du jaune poussiéreux au brun violacé qu’entrecoupent de vastes étendues cinabres — mais de tous, on devrait connaître les noms. Chaque recoin de la terre n’obéit-il pas à la loi d’une rencontre qui ne reviendra jamais entre plantes et animaux et, de même, chaque nom de lieu n’est-il pas un chiffre sous lequel la flore et la faune se rejoignent pour la première et la dernière fois ? Mais le paysan a la clef du chiffre. Il connaît les noms, lui. Et pourtant, il ne lui est pas donné d’exprimer quelque chose sur son coin. Les noms devraient-ils le rendre taciturne ? Est-ce à dire alors que la parole abonde seulement à qui a la connaissance sans les noms, que le silence abonde à qui n’a rien qu’eux ?

À l’évidence, celui qui se faisait cette réflexion en marchant n’était pas d’ici et, chez lui, quand ces pensées lui venaient à ciel ouvert, il faisait nuit. Non sans étonnement, il lui revient en mémoire que des peuples entiers — Juifs, Indiens, Maures — ont fondé leurs écoles sous un soleil qui lui semble s’opposer à la pensée. Ce soleil qui tape à lui brûler le dos. Résine et thym embaument l’air où, à bout de souffle, il croit suffoquer. Un bourdon lui butine l’oreille. À peine a-t-il perçu sa présence, que le tourbillon du silence l’a emporté. Le message révélé sans y prêter attention de tant d’étés — pour la première fois qu’il était clair à ses oreilles avait déjà cessé d’émettre. Le sentier presque effacé s’élargit ; des traces conduisaient à une meule. Derrière, se blottissait dans la brume la montagne que le marcheur cherchait des yeux.

Sur sa joue, il y a quelque chose de froid, sensible. Il pense que c’est une mouche et donne une tape. Mais ce n’est que la première goutte de sueur. Bientôt vient la soif. Elle ne vient pas du palais, mais du ventre. De là, elle se propage partout, dans son corps, si gros soit-il, l’instruisant de sa capacité à aspirer par tous ses pores le souffle le plus court et à boire. Il y a longtemps que la chemise a glissé sur ses épaules et quand, pour les protéger d’un coup de soleil, il tire dessus, c’est comme s’il manipulait une cape mouillée. Dans un renfoncement, des amandiers jettent leur ombre au pied des troncs. Les amandes font la fortune du pays. Aucun fruit ne rapporte plus au paysan. À cette époque, c’est le seul qui soit mûr et il est agréable de s’arrêter en chemin pour en cueillir dans les branches. La main hésite à jeter les coques émondées. Elle les garde un temps, se laisse flotter dans un courant, qui l’emporte elle aussi. Les fruits sont mûrs, mais pas tout à fait ; le lait en est plus frais que plus tard, quand sa peau est brune et plus aussi souple. Pour l’instant, elle a encore la couleur de l’ivoire, comme le fromage de chèvre et le corset des femmes. D’ivoire est son goût. Le fruit entre les dents, il écoute impassible les sources qui bruissent dans le feuillage des figuiers. Mais les figues sont coincées, vertes et dures, à peine visibles, à l’aisselle des feuilles. C’est l’instant où seuls les arbres semblent en vie. Dans les pins, chantent les cigales ; leur tapage se perd dans les champs poussiéreux. Qui gisent moissonnés, à présent, avec l’air balourd de qui a tout donné. Et, comme leurs dernières possessions, les ombres, rétrécies, ramassées au pied des hautes meules. C’est l’heure de la récolte.

Même les forêts s’étendent autour des sommets, comme si le râteau de l’été les y avait assemblées. Seuls les saules se dressent épars dans le chaume et leur feuillage brille de reflets blanc et noir comme l’argent de Toula. Aucun n’est plus orné, et pourtant plus austère, riche de signes auxquels on ne fait presque jamais attention. Et pourtant, l’un d’entre eux avait attiré le passant. Le jour où il avait partagé les sentiments d’un arbre lui vient à l’esprit. Ce jour-là, il n’avait besoin que de celle qu’il aimait — elle était assise, assez indifférente, dans l’herbe — et de sa tristesse ou de sa lassitude. Alors qu’il s’était adossé à un tronc, l’arbre lui avait appris à sentir comme lui. Avec lui, il apprit, quand il commença à osciller, à inspirer et, à expirer l’air, quand il cessa de s’agiter. Ce n’était certes que le tronc soigné d’un arbre décoratif et l’on ne pouvait imaginer la vie de qui apprendrait d’un tronc fissuré, de qui, profondément divisé, se déchargerait trois fois sur le sol et fonderait un monde inexploré, qui se déploierait en trois directions. Aucun sentier n’y conduit. Mais, cependant que, d’un pas indécis, il en suit un qui menace de le trahir à chaque instant, tantôt fait mine de couper à travers champs, tantôt de s’arrêter devant un buisson d’épines, il se ressaisit en tant qu’homme quand des blocs de pierre montent en terrasses et que des ornières qui s’y enfoncent pointent vers une ferme non loin de là.

Aucun son n’indique que l’on est dans le voisinage de tels habitats. Autour d’eux, le silence de midi semble redoublé. Mais, à présent, les champs se clairsèment, ouvrent un deuxième puis un troisième chemin dans la contrée, et tandis que, depuis longtemps, les murs et les granges se sont cachés derrière les collines ou les bosquets, se découvre dans l’abandon des prés un chemin en croix qui fonde son milieu. Ni grand-route ni voie postale qui montent ici, ni trouée ou sentier sauvage non plus, mais le lieu où les chemins se rejoignent dans la campagne, et que, depuis des siècles, les paysans et leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux, de champ en champ, de maison en maison, de pâturage en pâturage, ont parcourus, et rarement sans revenir le jour même dormir sous leur toit. Le sol ici rend un son creux, et ce son, qui répond au pas, fait du bien à qui le parcourt. Avec ce son, la solitude du pays est à ses pieds. Quand il arrive à des endroits qui sont bons pour lui, il sait que c’est elle qui lui a montré le chemin ; elle lui a montré cette pierre où s’asseoir, cette cuvette pour servir de nid à ses membres. Mais il est déjà bien trop fatigué pour y faire une pause et, tandis qu’il perd le contrôle de ses pieds, qui le portent bien trop vite, il s’aperçoit que son imagination s’est détachée de lui et, adossée à ce large coteau qui escorte son chemin dans le lointain, a commencé à le mener selon sa propre idée. Déplace-t-elle les rochers et les cimes ? Ou les frôle-t-elle d’un souffle ? Ne laisse-t-elle pas la moindre pierre debout ou tout comme avant ?

Il y a un dicton hassidique sur le monde qui vient : là-bas, dit-il, tout sera comme ici. Telle qu’est notre chambre à présent, elle sera aussi dans le monde qui vient ; là où notre enfant dort à présent, là il dormira aussi dans le monde qui vient. Ce que nous portons sur le dos ici, nous le porterons aussi dans le monde qui vient. Tout sera comme ici — rien qu’un tout petit peu différent. Il en va de même pour l’imagination. Elle n’est qu’un voile qu’elle tire sur le lointain. Tout peut bien rester comme c’est, mais le voile ondule et derrière, tout se modifie imperceptiblement.

C’est un changement et un échange ; rien ne demeure et rien ne disparaît. Mais, de ce tissage, les noms se délient soudain, entrent sans un mot dans le marcheur et, cependant que ses lèvres les forment, il les reconnaît. Ils se dressent, et quel besoin a-t-il encore de ce paysage ? Sur chaque lointain sans nom, ils passent sans y laisser la moindre trace. Noms des îles qui, au premier regard, s’élèvent de la mer, des à-pics qui ébrèchent l’horizon, des étoiles, qui l’avaient émerveillé en bateau quand elles avaient pris leur poste à la nuit tombée. Le bruissement des cigales a cessé, la soif a passé, le jour s’est écoulé. Des profondeurs, monte un son : un chien qui aboie, une pierre qui tombe, ou bien un appel lointain ? Mais, cependant que celui qui écoute essaie encore de le distinguer, note à note, se recueille en son for intérieur une grappe de cloches. Elle mûrit et gonfle dans son sang. Des lis éclosent au coin de la haie de cactus. Dans le lointain, un chariot passe à travers champs, parmi les oliviers et les amandiers, mais sans bruit, et quand ses roues disparaissent derrière les feuillages, des femmes plus grandes que nature, le visage tourné vers lui, semblent onduler, immobiles à travers le pays immobile.



Nous vous proposons une traduction inédite de ce texte de Walter Benjamin, Sous le soleil (Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, IV, p. 417-420), écrit en juillet 1932 à Ibiza, traduction signée Jérôme Orsoni et accompagnée de ses notes.