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Tourbillon du silence

Tourbillon du silence
Le texte à pirater.
Le zine à brûler.
Ces notes de traduction de Jérôme Orsoni font référence à la publication dans notre revue de Sous le soleil de Walter Benjamin.
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Tourbillon du silence

« Sous le soleil », de Walter Benjamin

« Car voyager, n’est-ce pas triompher, se débarrasser des passions enracinées qui sont attachées à notre environnement habituel et avoir ainsi une chance d’en cultiver de nouvelles, ce qui est tout de même bien une espèce de métamorphose1. »

L’histoire

In der Sonne2 : « Sous le soleil ». C’est au cours du premier de ses deux séjours dans l’île d’Ibiza, en 1932 puis en 1933, que Walter Benjamin écrivit ce texte étrange, à la prose simple et déambulatoire, qui rappelle les excursions et les odyssées miniatures de Robert Walser, prose sous les pieds de laquelle s’ouvrent grand cependant les gouffres existentiels et la métaphysique des vertiges. D’après des notes manuscrites conservées dans les archives Benjamin à Jérusalem, on peut même dater ce texte du 15 juillet 1932, précisément, le jour de son quarantième anniversaire. Une sorte de mezzo del cammin di nostra vita, dont on sait que Benjamin, qui choisira de quitter précocement le chemin, ne verra jamais vraiment la fin. Au début des années trente du vingtième siècle, la vie de Benjamin épouse le chaos de son époque : « Pendant ces deux ans, écrit Vicente Valero, qui a consacré un livre aux séjours de Benjamin à Ibiza, la trajectoire vitale de l’écrivain berlinois fut profondément affectée par une crise d’ordre personnel. À sa situation économique précaire et à son manque de perspectives professionnelles, vint s’ajouter très vite une autre crise, celle de son propre pays qui voyait son économie s’effondrer et le nazisme accéder au pouvoir3. » En 1930, Walter Benjamin divorce de Dora Kellner, la mère de son fils unique, avec qui, même s’ils vivaient séparés, il était marié depuis quinze ans. L’année 1931 est marquée par un grand trouble moral : c’est un moment de crise, de dépression, mais aussi de voyages pour tenter d’y échapper, en France (Sanary, Juan-les-Pins, Saint-Paul-de-Vence, Le Lavandou, Marseille, Paris) où il rencontre ses amis Bertolt Brecht et Wilhelm Speyer. Il envisage le suicide, déjà, comme il le confie à un journal qu’il intitule sans ambiguïté, « Journal du sept août mil neuf cent trente et un au jour de la mort4 ». Il conçoit ensuite le projet d’un livre sur son enfance à Berlin, qu’il rédigera en grande partie à Ibiza. En février 1932, à Berlin, Walter Benjamin rencontre par hasard son ancien camarade Felix Noeggerath, dont le fils est philologue et s’apprête à partir en voyage dans l’île en mars, avec son père et sa belle-mère, pour y étudier la culture locale. Benjamin a connu Noeggerath en 1916 à Munich, où ils étaient alors étudiants, suivant le même cours sur la culture et la langue de l’ancien Mexique (cours auquel le poète Rainer Maria Rilke assistait lui aussi). Rapidement, la décision est prise : Walter Benjamin rejoindra les Noeggerath en avril. Il embarque à Hambourg le 7 avril 1932 à bord du Catania en direction de Barcelone, où il arrive le 18 avril, la traversée durant onze jours. Il rejoint l’île d’Ibiza le 19 à bord du Ciudad de Valencia. Noeggerath l’attend au port. Mais, victimes tous deux du même escroc (qui prétendait louer une maison qui n’était pas en fait la sienne à Noeggerath et occuper l’appartement de Benjamin à Berlin, privant par là même ce dernier de l’une de ses rares sources de revenus), Benjamin doit tout d’abord s’installer dans une petite maison, qu’il loue 1,8 mark par jour, trois repas compris, en attendant de pouvoir rejoindre les Noeggerath dans la maison qu’ils restaurent, « Ses Casetes », à Sa Punta des Molí, non loin de San Antonio, à la mi-mai. C’est de là que le 15 juillet 1932, il partira dans les collines d’Ibiza marcher sous le soleil, marcher et écrire « Sous le soleil ».

Le récit

Récit d’apparence simple, qui tient à la fois du conte et du poème en prose, « Sous le soleil » se révèle un texte difficile, à traduire, certes, mais surtout à comprendre. D’emblée, Benjamin le place dans la perspective d’une réflexion sur le langage, les noms, qui peut évoquer Proust, que Benjamin a lu et traduit, mais s’avère très singulière. Et puis, ce déconcertant nombre 3, qui revient par deux fois au cours de la narration, tout d’abord quand Benjamin se souvient d’un amour perdu et ensuite quand il se trouve à un croisement, vers la fin du texte. À ces deux endroits, elle qui est pourtant d’allure classique, fluide, et avance au pas tranquille de son narrateur, celui-là dont Jean Selz, qui fut son ami, son traducteur et qui séjourna sur l’île en même temps que lui, nous dit qu’il n’allait pas vite, mais pouvait marcher longtemps5, la prose de Benjamin devient soudain rugueuse, intriquée, presque indéchiffrable. Tout semble clair, transparent sous le soleil limpide de la Méditerranée, et tout se brusque, se brouille, échappe, se dérobe à la compréhension, laisse perplexe. Alors, la nature réflexive de l’écriture, introspective presque, apparaît plus nettement : au parcours tourné vers le dehors, la marche en plein air, répond dans une sorte de symétrie axiale le cheminement à rebours, la promenade vers le passé, la nostalgie, et des regrets, peut-être.

Le nom

Pour comprendre la question du nom qui ouvre « Sous le soleil », il faut remonter à 1917, époque à laquelle Benjamin écrivit un essai « Sur le langage en général et sur le langage humain6 ». Toute sa vie, Benjamin semble s’être opposé au conventionnalisme linguistique (une conception « bourgeoise », dit-il, qu’il dénonce), théorie sur l’origine du langage d’après laquelle ce dernier est le fruit d’un accord, d’une convention sur le sens des signes entre les êtres humains, position qu’il qualifie d’arbitraire, au profit d’une recherche de l’essence vraie du langage, que celle-ci soit adamique et mystique, comme dans l’essai sur le langage, ou mimétique, comme c’est le cas dans « Sur le pouvoir d’imitation7 », qu’il écrira lors de son second séjour à Ibiza, en 1933, avec sa notion de « ressemblance non sensible ». Dans l’article de 1917, Benjamin défend une position métaphysique pour laquelle, dans une lecture philosophique de la Genèse, le langage est dans une relation d’expression, de communication avec l’essence spirituelle des êtres. Concernant le nom, plus précisément, puisque c’est de cela qu’il s’agit dans « Sous le soleil », Benjamin écrit : « Le nom résume en lui cette totalité intensive du langage comme essence spirituelle de l’homme. L’homme est celui qui nomme, à cela nous reconnaissons que par sa bouche parle le pur langage. Toute nature, pour autant qu’elle se communique, se communique dans le langage, donc en dernier ressort dans l’homme. C’est pourquoi l’homme est le maître de la nature et peut dénommer les choses. C’est seulement par l’essence linguistique des choses qu’il atteint de lui-même à leur connaissance — dans le nom. La création divine s’achève lorsque les choses reçoivent leur nom de l’homme, cet homme seulement à partir duquel, dans le nom, le langage parle. » (148). Conception théologique qui se fonde, dans une prose inspirée, sur ce que Benjamin appelle « le rythme ternaire de la création de la nature » : « Que soit fait — Il fit (créa) — Il nomma. » (153) « Avec la création de l’homme, ajoute Benjamin (154), le rythme ternaire de la création de la nature cède la place à un tout autre ordre. Ici, le langage reçoit par conséquent une tout autre signification ; le triple aspect de l’acte est conservé, mais le parallélisme fait d’autant mieux ressortir la distance ; dans le triple “Il créa” du verset I, 27, Dieu n’a pas créé l’homme à partir du verbe, et il ne l’a pas nommé. Il n’a pas voulu le soumettre au langage, mais dans l’homme Dieu a libéré le langage qui lui avait servi, à lui, de “médium” de la Création. Dieu se reposa lorsque dans l’homme il eut déposé son pouvoir créateur. » Pour Benjamin, en ne le créant pas par le nom, en le créant simplement, Dieu a confié à l’homme la tâche de nommer, tâche dont l’homme s’acquitte en traduisant le langage des choses en langage humain, en traduisant « l’anonyme en nom ». « Car Dieu a créé les choses, en elles le verbe créateur est le germe du nom connaissant, comme Dieu aussi à la fin dénomma toute chose après l’avoir créée. Mais cette dénomination n’est manifestement pas que l’expression de l’identité de Dieu entre le verbe qui crée et le nom qui connaît, non la solution toute faite de la tâche que Dieu assigne expressément à l’homme même : donner un nom aux choses. En concevant en lui le langage muet et anonyme des choses, en le faisant passer, dans les noms, aux sons, l’homme s’acquitte de cette tâche. » (158-159). Dans ce texte déroutant, où la magie est convoquée, à partir d’une lecture de la Bible, Benjamin s’oriente vers une position très personnelle, très singulière des relations entre le langage et le monde : « C’est une vérité métaphysique, écrit-il avant la conclusion qui reprend la thèse d’une communication de l’essence spirituelle dans le langage, que toute nature commencerait à se plaindre si on lui prêtait le langage. » La souffrance de la nature est son silence dont l’homme doit la libérer par le nom. Déroutant texte, disais-je, où Benjamin en vient à écrire que « c’est la tristesse de la nature qui la rend muette » : « la plainte est l’expression impuissante, la plus indifférenciée, du langage, elle n’en contient guère que le souffle sensible, et il suffit que les plantes bruissent pour qu’on y entende une plainte » (162-163). À l’image traditionnelle d’un homme maître de la nature, répond celle de l’écoute de la nature, d’une oreille tendue à la détresse, la tristesse, d’une attention portée à la plainte de la nature qui ne parle pas, ne peut pas exprimer ce qu’elle est. Et, à l’image positive de la mission théologique de l’homme qui, en nommant, accomplit la tâche que Dieu lui a fixée en le créant, répond cette angoisse, cette inquiétude, cette profonde mélancolie : « Recevoir nom — même si celui qui donne ce nom est un égal des dieux et des bienheureux — reste peut-être toujours un pressentiment de la tristesse. » Le nom accomplit sa mission divine en nommant. Mais, ce faisant, il révèle la tristesse de ce qui est nommé. Double nature du nom face à la nature : à la fois ce qui révèle et ce qui sauve de la tristesse. « Être privée de langage, telle est la grande souffrance de la nature (et c’est pour la délivrer que vit et parle dans la nature l’homme, et non pas seulement, comme on le suppose en général, le poète) ». En allemand, « Sprachlosigkeit: das ist das große Leid der Natur (und um ihrer Erlösung willen ist Leben und Sprache des Menschen in der Natur, nicht allein, wie man vermutet, des Dichters8). » Littéralement : « Mutisme, voilà la grande douleur de la nature (et c’est pour faire son salut que la vie et le langage de l’être humain sont dans la nature, et non seulement, comme on le présume, du poète). » Jeu de mots : au privatif los de la Sprachlosigkeit répond le restauratif de l’Erlösung, concept qui traverse toute la pensée de Benjamin jusqu’à la fin et ses thèses sur le concept d’histoire, et qu’on peut traduire par « rédemption » (comme Michael Löwy9) ou par « salut » (c’est ce que Benjamin fait lui-même dans sa propre traduction des thèses sur le concept d’histoire, cf. Écrits français, op. cit., p. 433). L’être humain entend la plainte de la nature et, par le nom qu’il lui donne, la sauve de sa tristesse. Intéressant : cette tâche, dit Benjamin, n’est pas uniquement celle du poète, mais de l’humanité tout entière. Autant dire, alors, que c’est l’humanité tout entière qui doit accomplir sa tâche poétique de nommer la nature pour la sauver de sa détresse, l’humanité tout entière qui est poétique. Et le tout début de « Sous le soleil », en effet, est marqué par cette attention à la nature muette : le narrateur sinue dans les collines, il entend la rumeur du pays qui l’entoure dans le contraste entre ses origines septentrionales et l’émerveillement que suscite la Méditerranée. Et pourtant, quand il croit enfin en avoir saisi la langue silencieuse, le sens, celui-ci lui échappe dans ce « tourbillon du silence » qui confond la perception de son propre corps accablé de chaleur avec celle du monde alentour. Alors, le chemin s’ouvre, le marcheur continue sa route. Le long de laquelle, bientôt, il croise le souvenir. L’échec à exprimer la nature muette qui l’entoure rappelle-t-il au narrateur l’échec de ses amours passées ?

Le nombre

Dans l’histoire de son amitié avec Walter Benjamin, Gershom Scholem fait une remarque des plus éclairantes à propos de notre récit. Voici ce que Scholem écrit : « À la veille de son quarantième anniversaire, et en souvenir de ses liens avec Jula Cohn, il rédigea l’écrit autobiographique In der Sonne (“Au soleil”) où l’on peut trouver, dans un passage presque mystique, une curieuse résonance de l’avant-propos de Buber dans son livre Daniel, entretiens sur la réalisation. Benjamin avait critiqué vivement cet ouvrage lorsqu’il l’avait lu bien des années auparavant ; mais apparemment, de façon inconsciente, la phrase de Buber sur sa rencontre avec un frêne s’était gravée dans sa mémoire. Dietrich Thierkopf a par la suite souligné le fait que ce passage se présente sous la forme de vers en prose, ce qui lui semble un phénomène tout à fait insolite chez Benjamin. En fait, de tels vers en prose apparaissent en divers endroits de son œuvre, et plus particulièrement dans le Trauerspiel ; j’en avais été frappé depuis longtemps déjà, d’autant que je connaissais aussi un texte où il se déclarait expressément opposé à une telle prose10. » Benjamin a rencontré Jula Cohn au cours de l’hiver 1912-1913. À l’époque, ils militent tous deux pour le Mouvement de la jeunesse. Elle est la sœur de son ami, Alfred Cohn11. Quand il la rencontre de nouveau à Berlin, en avril 1921, cela fait cinq ans qu’ils ne se sont plus vus. Elle vit à Heidelberg. Benjamin, alors marié à Dora, la mère de son fils, Stefan Rafael, tombe éperdument amoureux d’elle. L’été qui suit, il quittera Berlin pour séjourner avec elle à Heidelberg. C’est à ses côtés, d’ailleurs, qu’il fêtera son vingt-neuvième anniversaire. (Cf. Tackels, op. cit., pp. 129 et suiv.) Ce n’est peut-être pas une coïncidence, alors, si Benjamin se remémore dans les collines d’Ibiza son amour pour Jula Cohn : In der Sonne, nous dit en effet la note manuscrite portée sur le texte que nous avons déjà vue, a été écrit par Benjamin le jour de son quarantième anniversaire. L’écrivain marche, vingt et un ans plus tard, et se souvient du temps passé12. Cet aspect biographique permet peut-être d’éclairer le texte : le nombre 3 qui revient deux fois (dans le souvenir de l’expérience avec l’arbre et, à la fin du texte, au croisement) renvoie à l’histoire intime de Benjamin, à sa situation personnelle à cette époque-là, quand il était pris entre son épouse et sa maîtresse. 1 + 1 + 1 = 3. Ou aussi, peut-être : 1 + 2 = 3. Dans le passage cité à l’instant, Scholem fait référence au livre de Martin Buber, Daniel. Dialogues sur la réalisation (ouvrage non traduit en français), où l’on peut lire, en effet, dans la préface (c’est moi qui traduis) : « Après une descente au cours de laquelle, sans halte, j’avais dû me guider à la seule lueur du jour déclinant, je me trouvai à l’orée d’un pré. J’étais certain à présent du chemin le plus sûr et je laissai le crépuscule descendre sur moi. Bien que n’ayant besoin d’aucun soutien, je voulais accorder à mon attardement un point fixe, je pressai ma canne contre le tronc d’un frêne. Alors je sentis doublement mon contact avec l’être : ici, où je tenais ma canne, et là, où elle touchait l’écorce. Tout en semblant n’être qu’où j’étais, je me trouvais toutefois là où, aussi, j’avais trouvé l’arbre. » L’image de l’arbre est bien présente dans le récit de Benjamin, mais la canne a disparu et, surtout, au lieu de la dualité que Buber noue avec son frêne, chez Benjamin, le nombre deux est devenu trois, comme les chemins qui s’ouvriront ensuite devant le marcheur. Trois, comme les trois termes du triangle amoureux, comme les trois dimensions du temps, comme le rythme ternaire de la création de la nature par Dieu évoqué dans le texte sur le langage de 1917.

L’expérience

Sans parler d’ubiquité, il y a une sorte de multiquité, inspirée par Buber, dans le texte de Benjamin, qui, en tant que narrateur, est à la fois dans l’espace qu’il parcourt, le temps qu’il se remémore, et la pensée qu’il élabore. Un peu comme la rêverie proustienne sur les noms, que l’étymologie explique mais déçoit en la réduisant à la réalité, la pensée du nom chez Benjamin se déploie à la fois en intensité et en extension : en intensité, dans la remémoration d’un texte qui date de plus de quinze ans, mais semble encore l’accompagner, dans le souvenir d’un amour à peine plus récent, et en extension, la pensée se déployant dans toutes les dimensions possibles, dans l’espace extérieur du paysage et dans l’espace intérieur du souvenir. Mais, semble-t-il, cette distinction entre le dedans et le dehors est à relativiser. Le motif du texte est tout d’abord un émerveillement : dix-sept sortes de figues. N’est-ce pas quelque chose d’extraordinaire, quand on y songe, quand on y prête sincèrement attention ? Qui peut raisonnablement s’attendre à trouver dix-sept sortes de figues sur une petite île comme Ibiza ? Et tout cela, toute cette immensité contenue en un espace clos, isolé au milieu de la mer, tout comme les dix-sept variétés de figues, lesquelles doivent bien toutes avoir un nom, comment le dire ? Comment l’appréhender ? On a voulu faire de ce récit une sorte de pendant bucolique aux flâneries narcotiques urbaines de Benjamin13. Mais c’est surtout quelque chose d’une expérience méditerranéenne dans ce récit qui est à l’œuvre, c’est-à-dire : l’émerveillement devant les choses, leur infinie profondeur, leur étonnante proximité et leur distance absolue. Tout est là, et pourtant tout semble toujours échapper. Comment peut-on penser par une telle chaleur ? se demande, dégoulinant de sueur, le narrateur venu d’Allemagne, mais aussi : Comment penser autrement que sous un tel climat ? Dans son essai « Sur le langage… », le penseur faisait entendre une plainte, lui aussi : la tristesse de la nature, il la faisait sienne, la partageait, et déplorait l’excès de noms : « En Dieu seul les choses ont un nom propre. Car, assurément, dans le verbe créateur Dieu les a appelées par leur nom propre. En revanche, dans la langue des hommes elles sont surdénommées. Le rapport des langues humaines à celle des choses contient ce qu’on peut approximativement définir comme une “surdénomination”, fondement linguistique le plus profond de toute tristesse et (du point de vue des choses) de tout mutisme. » (163). Tristesse des humains, silence des choses ; — à présent, cet excès ne semble plus triste : les dix-sept variétés de figues ne sont pas de trop, elles sont tout simplement là. Et, à l’essence spirituelle que l’essai sur le langage de 1917 cherchait désespérément (« désespérément », oui, tant cette essence semblait postulée, à la manière d’une pétition de principe, plutôt que démontrée, parvenue à, comme s’il fallait bien qu’il y ait quelque chose, l’esprit ne pouvant supporter qu’il n’y eût rien), répond la nature changeante, mouvante, jamais fixe, l’ondulation immobile du silence, le mouvement imperceptible des îles, des illuminations, des splendeurs, la possibilité de quelque sublime : « C’est un changement et un échange ; rien ne demeure et rien ne disparaît. Mais, de ce tissage, les noms se délient soudain, entrent sans un mot dans le marcheur et, cependant que ses lèvres les forment, il les reconnaît. » Sans nulle puissance divine, le marcheur semble ne plus nommer les choses, leur imposer un nom du dehors, mais le découvrir d’elles-mêmes en déambulant dans le paysage sur les lèvres de qui il lit. S’il peut ensuite se passer du paysage, ce n’est pas par mépris, par indifférence, pressé de s’en débarrasser, mais parce que le paysage lui aura appris quelque chose, peut-être pas les dix-sept noms des dix-sept variétés de figues, non, mais quelque chose avec quoi il peut partir, aller voir ailleurs, métamorphosé. La Méditerranée, quasi close, refermée sur elle-même, dirait-on à en suivre du doigt le pourtour sur une carte, à la considérer depuis le cours du monde, la Méditerranée, pourtant, ne retient pas, n’enferme jamais : elle est toujours traversée de part en part, multitude de routes qui la sillonnent, elle accueille et agite le mouchoir au moment du départ. Qui a connu l’exil, ou qui est enfant de l’exil, est méditerranéen. Ce n’est pas une définition, ni une malédiction, c’est une expérience. Il faut insister sur ce dernier mot : « Sous le soleil » est le récit d’une expérience, d’une marche caniculaire au cours de laquelle les perceptions confuses deviennent claires, au cours de laquelle, sans révélation, quelque chose apparaît, se fait comprendre, est appris. C’est la découverte du soleil : le narrateur ébahi comprend qu’on peut penser sous ce climat, et peut-être qu’on ne peut penser que sous ce climat, que ce climat est le climat de la pensée. Et puis, n’est-elle pas sublime, l’image de ce corps lourd et maladroit, qu’on voit peiner sur les chemins escarpés de l’île ? N’y a-t-il pas quelque chose de magnifique à voir le Berlinois de naissance qu’était Walter Benjamin incorporer l’atmosphère, dépasser la scission que l’éducation a dû imposer, et, à son corps suant, à son dos brûlant d’un soleil de plomb, peinant à marcher dans le pays escarpé qu’il traverse pourtant, découvrir non ce que c’est, mais ce que cela fait que la Méditerranée ? N’y a-t-il pas là quelque chose qui tient de l’éveil ?


  1. Walter Benjamin, « Espagne 1932 », in Écrits autobiographiques, texte français de Christophe Jouanlanne et Jean-François Poirier, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1990, p. 228. ↩︎

  2. Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, IV, 1, Herausgegeben von Tillman Rexroth, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag, 1972, pp. 417-420. ↩︎

  3. Vicente Valero, Expérience et Pauvreté. Walter Benjamin à Ibiza (1932-1933), traduit de l’espagnol par Jean Vila, Rodez, Le Rouergue / Chambon, 2003, p. 7. ↩︎

  4. « Ce journal ne promet pas de devenir très long. Aujourd’hui est arrivée la réponse négative d’Anton Kippenberg [un éditeur que WB avait sollicité pour lui proposer le projet d’un livre sur Goethe à l’occasion du centième anniversaire de sa mort] et du coup mon projet prend toute l’actualité que seule peut lui donner l’absence d’issue. J’ai dit aujourd’hui à I. qu’il me faudrait trouver “un moyen tout aussi commode mais un peu moins définitif”. Cet espoir est devenu très faible. Mais si quelque chose peut encore accroître la détermination, voire la sérénité avec lesquelles je pense à mon projet, c’est d’employer ces dernières journées ou semaines avec intelligence et dignité humaine. Celles qui viennent de s’écouler laissent à cet égard beaucoup à désirer. Incapable d’entreprendre quelque chose, j’étais allongé sur mon divan et lisais. Souvent je sombrais, à la fin des pages, dans une absence si profonde que j’en oubliais de les tourner ; occupé le plus souvent à réfléchir à mon projet, à me demander s’il était inévitable, s’il valait mieux le mettre à exécution ici dans l’atelier ou à l’hôtel, etc. », in Walter Benjamin, Écrits autobiographiques, op. cit., p. 204. ↩︎

  5. « Benjamin marchait avec une certaine difficulté et il ne marchait pas vite mais il était capable de marcher longtemps. Les longues promenades que nous faisions ensemble à travers la campagne vallonnée, plantée d’amandiers, de caroubiers et de thuyas, étaient rendues plus longues encore par nos conversations qui l’obligeaient constamment à s’arrêter. Il avouait que marcher l’empêchait de réfléchir. » (Jean Selz, in Walter Benjamin, Écrits français, introduction et notices de Jean-Maurice Monnoyer, Paris, Éditions Gallimard, 1991, p. 472.) ↩︎

  6. « Sur le langage en général et sur le langage humain », traduction de l’allemand par Maurice de Gandillac, revue par Rainer Rochlitz, in Walter Benjamin, Œuvres I, Paris, Éditions Gallimard, 2000, pp. 142-165. ↩︎

  7. « Sur le pouvoir d’imitation », in Walter Benjamin, Œuvres II, traduction de Maurice de Gandillac, revue par Rainer Rochlitz, Paris, Éditions Gallimard, 2000, pp. 359-363. ↩︎

  8. Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, II, 1, Herausgegeben von Rolf Tiedemann und Hermann Schweppenhäuser, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag, 1977, p. 155. ↩︎

  9. Michael Löwy, Walter Benjamin : avertissement d’incendie, une lecture des Thèses « Sur le concept d’histoire », Paris, Éditions de l’Éclat, 2018, p. 60. ↩︎

  10. Gerschom Scholem, Walter Benjamin. Histoire d’une amitié, Paris, Les Belles Lettres, 2022, pp. 299-300. ↩︎

  11. Bruno Tackels, Walter Benjamin. Une vie dans les livres, Arles, Actes Sud, 2009, p. 65. ↩︎

  12. À cette époque, en outre, Benjamin semble préoccupé par sa relation avec Jula Cohn. Dans le journal qu’il a tenu pendant son premier séjour à Ibiza, « Espagne 1932 », il a consigné le rêve que voici : « Encore un rêve (à Berlin celui-ci, quelque temps avant le voyage). Je cheminais avec Jula, ce que nous avions entrepris était entre l’excursion en montagne et la promenade et nous nous approchions du sommet. Je voulais étrangement en voir la preuve dans un poteau très haut, plongeant de biais dans le ciel et qui se dressait sur la paroi rocheuse en surplomb et la coupait. Mais lorsque nous avons été en haut, ce n’était absolument pas un sommet, mais bien davantage un haut plateau à la surface duquel serpentait une large rue bordée des deux côtés de maisons assez hautes de l’ancien temps. Nous n’étions plus à pied tout à coup mais assis côte à côte, sur le siège arrière, me semble-t-il, d’une voiture qui roulait dans cette rue ; mais peut-être aussi la voiture changea-t-elle de direction tandis que nous y étions assis. Alors je me suis tourné vers Jula pour l’embrasser. Cependant elle ne me tendit pas les lèvres mais la joue. Et tandis que je l’embrassais, j’ai remarqué que sa joue d’ivoire était parcourue longitudinalement et sur toute sa longueur de stries noires habilement recouvertes d’enduit dont la beauté m’a ému. » (Walter Benjamin, Écrits autobiographiques, op. cit., p. 215.) ↩︎

  13. Dans son livre sur les deux séjours de Benjamin à Ibiza, Vicente Valero écrit ainsi : « On dirait que le flâneur urbain, à savoir le promeneur dans la foule, cette figure que Benjamin décrivit et réinventa pour la littérature, se promène maintenant en solitaire à travers les champs et les bois méridionaux, mais en continuant à porter la même attention passionnée à tous les détails qui s’offrent à lui. Il se plonge dans une autre foule, celle des arbres, et dans d’autres bruits, ceux des insectes de l’été. Son ivresse naît maintenant de sa contemplation, “au soleil”, et de sa rencontre avec ce qui ne peut se définir que comme “une beauté ancienne”. […] Quant à savoir si l’ivresse du promeneur de Au soleil aurait à voir non seulement avec la nature, mais aussi avec le haschich, c’est une question que nous ne pouvons pas écarter. Au soleil est écrit le 15 juillet, c’est-à-dire le jour des quarante ans de Benjamin, et autour de cette même date, peut-être un jour ou deux avant, il avait fait connaissance avec Jean Selz qui, à cette époque, prenait du haschich. Un an plus tard, c’est avec lui que Benjamin ferait l’expérience de l’opium. En fait, Jean Selz expliqua, presque trente ans plus tard, qu’à ces dates — entre le 14 ou 15 et le 17 de ce même mois — ils avaient parlé des effets du haschich alors qu’ils étaient en train d’en prendre. Par ailleurs, le marcheur de Au soleil, pendant sa promenade, ne fait rien d’autre que des expériences avec ses propres sens, essayant de se concentrer sur les odeurs, les sons et les couleurs de la nature ibizienne qu’il parvient à percevoir d’une manière très particulière. C’est en cela qu’avaient consisté jusqu’alors ses expériences avec les drogues. (48-50) » Pierre Bayart, dans « Inachèvement, fragmentation, aura » est plus définitif : « Les longues promenades qu’affectionnait Benjamin dans l’intérieur de l’île, montagnes vallons et plateaux d’où l’on ne perd que rarement la vue de la mer, jamais très éloignées, en compagnie du couple Selz ou du jeune Jean-Jacques Noeggerath, donneront naissance à d’autres textes majeurs des deux étés ibizains. L’excursion effectuée après une prise de haschich et relatée dans l’étonnant “Au soleil”, remonte au premier été. » (Postface à Récits d’Ibiza, Paris, Éditions Riveneuve, 2022). Si les expérimentations de Benjamin avec le haschich sont bien connues, rien ne permet de dater avec exactitude les prises à Ibiza et, donc, d’affirmer avec certitude que le 15 juillet, un peu avant de partir en excursion, Benjamin en a consommé (Valero renvoie aux deux textes de Jean Selz sur son amitié avec Benjamin à Ibiza : le second porte sur une soirée passée à fumer de l’opium en 1933 et le premier ne donne pas de date exacte pour 1932, l’année qui nous intéresse). C’est une possibilité, en effet, mais, comme toute possibilité, son contraire n’implique pas contradiction. Et surtout, a-t-on envie de dire, quand Benjamin veut parler de ses expérimentations avec le haschich, il le dit explicitement. Outre le célèbre article « Haschich à Marseille », il y a tout un volume d’écrits intitulé Sur le haschich, où sont regroupés les écrits de Benjamin sur sa consommation de drogue (de drogues, plutôt : haschich selon le protocole des frères Fränkel, crock, c’est-à-dire : opium, et mescaline) ainsi qu’une délicieuse nouvelle intitulée « Myslowitz — Braunschweig — Marseille » que Philippe Jaccottet a traduite dans Rastelli raconte… Enfin, comme l’écrit Jean-François Poirier dans la notice à sa traduction d’Über Haschich, « Les premières expériences remontent à 1927 et nous savons par une lettre de 1932 adressée à Gerhard Scholem (cf. Correspondance II, traduite par Guy Petitdemange, Aubier Montaigne, 1979, p. 71) que Benjamin envisageait d’écrire un livre sur le haschich » (Sur le haschich, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1993, p. 7). Bref, haschich ou non, tel n’est tout simplement pas le sujet de notre excursion sous le soleil de la Méditerranée. ↩︎



Vous pouvez retrouver Sous le soleil de Walter Benjamin, texte auquel font référence ces notes de traduction, dans notre revue.